Jusqu’où modéliser le public d’une bibliothèque de quartier ?

Ursus Wehrli

René Magritte / Ursus Wehrli

Il y a quelques mois, on pouvait assister sur le blog du sociologue Claude Poissenot à des échanges musclés au sujet de l’avenir des bibliothèques de quartier de Rennes. Au-delà de la spécificité de la situation rennaise, l’enjeu du débat me semblait pouvoir se résumer à cette question : à quel public s’adresse une bibliothèque de quartier ? L’exercice de la politique documentaire dans une bibliothèque de quartier est en effet délicat : ses collections nécessairement restreintes obligent à une offre particulièrement optimisée pour satisfaire au mieux les objectifs de l’établissement. Dès lors, il importe de mesurer l’ancrage d’une bibliothèque dans son quartier et son rayonnement en-dehors de son aire d’influence. Or, même s’il est indispensable de fonder une politique documentaire sur une base statistique solide, l’analyse de ces micro-populations peut s’avérer précaire et oblige à des choix méthodologiques à chaque étape de la démarche.

Zonage à façon, mode d’emploi

« Combien de personnes dessert ma bibliothèque de quartier ? » : la question peut sembler prosaïque voire vulgaire, mais elle est incontournable dès qu’on cherche à définir une taille optimale de la collection (le minimum fixé au moyen des 2,2 livres par habitant, le maximum fixé par la surface).
Deux options : partir de l’ensemble de la population habitant la municipalité (ou de l’agglomération), ou bien déterminer une zone de chalandise pour chaque bibliothèque. Dans le premier cas, on dresse la liste des IRIS que compte la municipalité, puis on attribue à chaque IRIS une bibliothèque du réseau (environ entre 4 et 8 IRIS par bibliothèque de quartier [1]). Dans le deuxième cas, on dessine une zone plus fidèle aux déplacements réels, avec l’aide du service cartographique de la ville, lorsqu’il existe, par un cercle virtuel tracé à vol d’oiseau autour de chaque site (par exemple de quinze minutes à pieds, soit 1200 mètres environ). On n’interrompt les “cercles” ainsi obtenus qu’en cas d’obstacle géographique infranchissable (fleuve, axe routier ou dénivelé). Ceci implique, idéalement, de pouvoir disposer de données INSEE plus fines que l’IRIS (qui correspond à environ 2000 habitants) : par îlot (pâté de maisons).
La première solution suppose un partage parfois arbitraire de la population, peu représentatif de la réalité des déplacements et de l’identité des quartiers. Elle a pour avantage de pouvoir être réalisée facilement et reproduite à plusieurs années de distance (l’intérêt de ce genre d’évaluation apparaissant dans la confrontation de données évoluant dans le temps). La deuxième méthode, en effet, sollicite un autre service que la bibliothèque et sera soumise aux données INSEE disponibles pour la municipalité (depuis peu, l’INSEE ne propose plus le détail par ilots pour les villes de plus de 100 000 habitants).
Pour coller au plus près du calcul par ilots, une intéressante solution intermédiaire, bien qu’empirique, consiste à appliquer un pourcentage de l’IRIS selon la quantité de la surface et l’implantation du bâti qui se trouve dans le cercle virtuel : ½, ¾, etc. Là encore, une solide connaissance de la ville et l’aide du service de cartographie, s’il existe, sont très précieuses…
Si la prudence est de mise dans l’analyse de ces données infracommunales (particulièrement délicate en raison de la taille modeste des échantillons statistiques), la vigilance s’impose aussi sur la comparaison des chiffres d’année en année. Ceux-ci évoluent en effet, mais ne sont comparables que sur une échelle de 5 ans en raison de la méthode d’échantillonage appliquée par l’INSEE lors des recensements [2].

“Sans objectif, pas d’évaluation” (T. Giappiconi)

On obtient ainsi des chiffres et un profil sociologique assez juste (diplôme, profession) de la population du quartier, qu’on pourra ensuite confronter aux chiffres du public fréquentant la bibliothèque, pour mesurer le véritable taux de pénétration de celle-ci au sein de son quartier. Reste que ces différentes méthodes laissent de côté plusieurs questions : par exemple, qu’en est-il des publics “pendulaires”, qui passent entre midi et deux (proximité de centres commerciaux, par exemple) ? comment connaître leur profil autrement que par une approche empirique de terrain ? qu’en est-il des publics étudiants venus réviser entre amis mais habitant à l’autre bout de la ville ? des actifs passant par là au retour de leur travail, ou sur le chemin du cours de judo de leur progéniture ?
Dans la deuxième hypothèse, qu’en est-il des habitants qui se trouvent bien dans un rayon de 15 minutes à pieds autour d’un établissement mais au-delà des frontières administratives de la municipalité, et qui fréquentent néanmoins ces bibliothèques, jusqu’à constituer un tiers, voire la moitié de son public fréquentant ? Et qu’en est-il des zones non desservies et des zones desservies par deux ou trois sites ? Qu’en est-il, enfin, de la multifréquentation due à l’attractivité de tel ou tel fonds (volontiers pensés, dans un réseau, en terme de complémentarité, particulièrement en cas d’absence d’équipement central) ?
Tous ces publics, on peut – ou non – faire le choix de les considérer comme le public de la bibliothèque.
Il peut donc s’avérer nécessaire de nuancer les données fournies par les recensements par ces différentes spécificités. Après avoir pris en compte ces paramètres, on pourra parfois s’apercevoir d’une sur-représentation ou d’une sous-représentation anormales de certaines catégories de population dans la fréquentation d’un site (en tenant compte du pourcentage habituel de variance en lecture publique, qui privilégie toujours, par exemple, les femmes, les diplômes supérieurs, etc.) et ajuster au besoin l’offre documentaire, l’offre de service, l’amplitude horaire… La bibliothèque, comme le disait très justement un commentateur de Poissenot, n’appartient pas à ses lecteurs mais à la cité, aux citoyens, même à ceux qui ne la fréquentent pas ; c’est en quelque sorte le “pari pascalien” de la démocratisation de la lecture. Bref, la solution “clef en main” restant fantasmatique, les outils statistiques ne sauraient se substituer à un projet documentaire, seul à même de définir des priorités qui ne pourraient, en retour, s’exprimer sans connaître ces données. De la même manière, en politique documentaire, il est aussi illusoire de prendre les chiffres de prêt comme unique programme que de prétendre exprimer une volonté si l’on ignore où se situe la norme par rapport à laquelle cette volonté peut s’exprimer…

[1] cf. Bibliothèques dans la cité, Moniteur, p. 295.

[2] Le pourcentage représentatif de la population est fixé à 40%. Chaque année, seuls 8% de la population sont sondés ; c’est donc seulement au bout de 5 ans qu’on dispose d’un échantillon interprétable.

Cet article a été publié dans public. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

5 commentaires pour Jusqu’où modéliser le public d’une bibliothèque de quartier ?

  1. Ping : Tweets that mention Jusqu’où modéliser le public d’une bibliothèque de quartier ? « Lirographe -- Topsy.com

  2. raphaelle dit :

    très intéressante question. Il me semble que la BM de Genève a fait un travail sur cette question. Ils ont fait une enquête avec des chiffres statistiques fournis parla municipalité + une enquête avec des étudiants dépêchés sur le terrain qui allaient interroger le public dans et autour des BM de quartier pour savoir d’où ils venaient…Ils ont un fort public pendulaire. C’est leur cellule « Etudes et projets » qui s’occupe de ce genre de questions.

    à plus

  3. MxSz dit :

    Il me semble que tes questions et tes raisonnements sont rarement poussés aussi loin pour les publics des BU. Certes, le cadre est dans ce cas différent, car ces publics y sont a priori captifs (ce qui fait sourire, car en réalité, c’est bien plus compliqué que cela), appartiennent à des classes d’âge et de diplôme bien identifiés, et il faut tenir compte du poids croissant et de plus en plus déterminant des ressources électroniques.
    Pour autant, les enquêtes en BU sont très orientés « usages » et « satisfaction », aux dépens bien souvent, je trouve, des données sociographiques (habitent-ils.elles dans la ville même ou plus loin ? Chez leurs parents ou en logement universitaire ? etc.), qui sont à mon avis déterminantes.

    Inversement, tu n’abordes pas ici les enquêtes de type LIbqual+ (j’ignore si un équivalent lecture publique existe, mais je présume que oui), afin de répondre à la question suivante : jusqu’où modéliser les attentes du public d’une bibliothèque de quartier?

    • Lirographe dit :

      Voilà qui préfigure en partie un futur billet sur les enquêtes de satisfaction en BM. Et, non, il n’existe pas d’équivalent de Libqual+ en BM, ce qui est fort dommage et serait un chantier à entreprendre !
      En tout cas, je me suis beaucoup servi des travaux d’analyse de population que j’avais réalisés dans le cadre de l’évaluation des collections pour interpréter les résultats de l’enquête de satisfaction que nous avons menée dans la bibliothèque où je travaille.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s