Externaliser la sélection des documents ?

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© Jose Rosero

[Petite précaution liminaire : cette hypothèse d’école, émise du point de vue de la lecture publique, n’a d’autre prétention que de soulever le débat. Vos réactions, même les plus épidermiques, sont donc les bienvenues!]

A l’origine de ce billet, il y a d’abord cette parenthèse de Gilles Eboli dans son récent article De l’accès : la bibliothèque, lieu de l’accessibilité ?, décrivant les bibliothèques comme vivant « à l’heure de la récupération des notices, des automates de prêt et de retour, voire des listes d’acquisitions (« Non ! pas les acquisitions ! ») proposées par les fournisseurs sur profil » – un trait d’ironie qui tente de désamorcer ce qui semble presque un tabou.
Il y a ensuite cette remarque très juste d’une collègue, à qui je faisais part de mon intention de demander à notre fournisseur, comme prévu par notre marché d’acquisitions, de réaliser une liste de documents sur la thématique de notre prochaine bibliographie, afin de compléter le travail des bibliothécaires : « les libraires vont faire une recherche sur Electre, on est capables de le faire aussi bien ».
Précisément : sur le terrain de la sélection de titres d’après des critères de recherche définis, le libraire et le bibliothécaire ont les mêmes compétences. La plus-value des bibliothécaires est ailleurs : définition des besoins de son public, connaissance de son fonds (points forts, points à développer), formalisation des objectifs dans des outils régulièrement mis à jour, gestion du rayon (désherbage, réorientation vers la réserve active, éventuellement fonds tournant…), valorisation. Tâches parfois sacrifiées dans les bibliothèques publiques, faute de temps.
En tentant de rassembler des éléments d’expérience sur l’externalisation des acquisitions en bibliothèque, je n’ai trouvé que des exemples américains, ainsi décrits par Cécile Touitou dans un article de 2008 :

L’établissement de listes de suggestions d’acquisitions est quelquefois confié au prestataire, le bibliothécaire conservant le choix final. Ailleurs, c’est pour une partie du fonds pour lequel on manque de spécialistes (musique classique ou ouvrages en langue étrangère, par exemple) ou pour des nouveaux médias (livres lus au format Playaway, par exemple) ou encore pour des ouvrages que l’on aurait acquis de toute façon (les « must-have » que sont, par exemple, les sélections du New York Times) que l’on externalise le travail.
Certains choisissent de commencer un partenariat avec un prestataire en lui confiant la fiction adulte, où le choix est plus simple, conservant le choix des documentaires dans le giron de la bibliothèque. Après quelques mois de test, ils envisagent l’extension éventuelle du contrat. Se décharger de la constitution fastidieuse de telles listes permet aux bibliothécaires de se consacrer à l’analyse de leurs collections et au développement d’une politique d’acquisition adaptée aux besoins. Les mots du directeur commercial de Baker & Taylor, fournisseur des bibliothèques de Phoenix, vont dans ce sens : « Nous constituons un ajout à leur équipe en leur permettant de se concentrer sur ce qui fait de leur bibliothèque locale un établissement local » (« Allowing them to concentrate on what makes their local library local »).

C’est donc d’abord se donner les moyens d’élaborer et de mettre à jour régulièrement des cahiers des charges très définis pour chaque domaine (voire pour chaque établissement dans un réseau). Je crois personnellement que les bibliothécaires sont, pour la plupart, convaincus de l’utilité des plans de développement des collections, protocoles de sélection et autres corpus d’éditeurs et d’auteurs ; si, vingt ans après les travaux de Bertrand Calenge ou de Thierry Giappiconi, si peu d’établissements municipaux se sont dotés de ces outils, c’est parce que le quotidien les en a empêchés. Et je ne parle pas seulement de temps, mais d’un circuit du document qui laisse peu de place à ce travail.

A l’échelle d’un réseau, j’y vois aussi un moyen de favoriser la spécialisation, la cohérence et la variété de l’offre sans multiplier de façon ingérable les réunions d’acquisition. Une manière de résoudre le paradoxe de la « méthode Pouchol« , consistant à confier à un seul acquéreur un domaine d’acquisition sur tout un réseau, et qui tentait déjà d’harmoniser deux modèles a priori inconciliables : spécialisation/centralisation et logique de proximité.

C’est enfin et surtout, alors que le bibliothécaire est souvent son propre juge, évaluateur privilégié de l’adéquation des objectifs avec son fonds, l’occasion de permettre à l’acquéreur de prendre du recul, d’être plus critique vis-à-vis de son fonds, et d’avoir les moyens de développer un projet à son niveau, plutôt que de subir, parfois à contre-coeur, un plan de développement des collections édicté par sa hiérarchie. Je crois plus responsabilisante et plus pérenne la politique documentaire qui part de la gestion des rayons par les bibliothécaires plutôt que de la volonté du conservateur.
Une gestion du rayon plus suivie me ramène aussi à la question des fonds tournants, que la technologie RFId va de plus en plus favoriser, et qui permettraient aux réseaux de bibliothèques d’améliorer leur taux de renouvellement, de développer une nouvelle forme de richesse, par l’actualisation et le dynamisme et non plus par l’accumulation.

Au-delà de l’hypothèse ainsi brutalement formulée (je serais, finalement, assez mal placé pour défendre l’externalisation pure et simple des acquisitions), je m’interroge sur l’implication des équipes dans la mise en oeuvre d’une poldoc, et sur l’optimisation de la relation entre libraires et bibliothécaires, souvent sous-exploitée par les marchés d’acquisitions des bibliothèques.

[Mise à jour – 15 septembre 2010]
Ce billet n’a pas laissé indifférent, c’est le moins que l’on puisse dire. Interpelé par l’incompréhension de certains (et pas des plus idiots), on s’interroge : avais-je dit une sottise monumentale, ou simplement touché à un véritable tabou ? Aussi je désirais depuis quelque temps risquer une mise au point pour préciser mon élucubration.
Pour cela, imaginons deux bibliothécaires. Pour le premier, le travail d’acquisition consiste essentiellement à faire une veille sur les nouveautés du ou des domaines qui lui sont attribués. Nul autre cadre que la répartition dictée par le budget. Si, à quelques mois d’intervalle, son attention est attirée, dans la presse spécialisée, sur deux bons ouvrages sur Caravage, il les commande. Voilà 60€ dépensés sur Caravage alors que le fonds contenait déjà des livres de qualité sur le sujet, mais que combler des lacunes et faire des mises à jour sur d’autres sujets aurait été utile.
Le deuxième n’achète pas lui-même : il désherbe chaque segment documentaire une à deux fois par an, et en profite pour établir un état des lieux des lacunes, dresser une liste des rachats nécessaires, pointer les domaines où le fonds est déjà bien fourni et n’exige pas d’acquisitions complémentaires (sauf nouveautés incontournables). Le document détaillé est ensuite fourni à un collègue ou bien à un libraire.
A choisir (je dis bien : à choisir), lequel des deux fait le mieux son travail ?
On me rétorquera qu’on ne fonde pas un argumentaire sur le contre-exemple de l’incompétence de quelques-uns. Et pourtant. Il ne s’agit pas de pointer le manque de formation dans les bibliothèques municipales, mais plutôt de regretter qu’une façon de travailler (celle du premier) est non seulement possible, mais aussi vécue comme légitime. Et que si l’accent est parfois mis, dans le quotidien du terrain, sur ce seul aspect du métier, l’appréhension d’une discipline et la mise au point des “PDC” ne se font pas toutes seules.
Pour résumer, on est obligé de développer une expertise beaucoup plus fine pour désherber le rayon histoire et définir un projet annuel de collection, que pour acquérir les nouveautés pour le rayon histoire. L’opposition est artificielle ? Dans la théorie, certainement ; dans la pratique, ça se discute…
Il ne s’agissait donc pas pour moi d’affirmer une quelconque préséance de la médiation sur le travail d’acquisition, mais de m’interroger sur les moyens de recentrer le travail de l’acquéreur (le terme devient inapproprié, disons le responsable du rayon) sur ce qui en fait, à mes yeux du moins, la vraie spécificité.
Je rêve moi aussi d’experts dans chaque domaine, qui ont le temps de mener de A à Z leur travail en toute cohérence – et cela existe, heureusement ! Mais mon billet est pragmatique, voire motivé par une certaine “mélancolie de la politique documentaire” (pardon pour l’emphase).
Par ailleurs, alors que l’on finit enfin par prendre conscience de l’inutilité de faire chacun du catalogage dans notre coin (le même catalogage, ou à peu près, des mêmes titres, ou à peu près), et que la mutualisation des tâches devient enfin d’actualité, n’est-il pas dans l’ordre des choses de se demander aussi si les BM de France n’ont pas un “tronc commun” d’acquisitions qu’elles pourraient tout aussi bien externaliser auprès de leur libraire, sans qu’en pâtisse la qualité des collections ?

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18 commentaires pour Externaliser la sélection des documents ?

  1. mediamus dit :

    Une réaction pas tant épidermique, … que viscérale🙂
    Le Penser/Classer titrait Perec, pourrait tout autant se décliner en Penser/Choisir.
    Car il est question de choix comme le souligne Hannah Arendt dans son introduction à La Crise de la Culture : « Sans testament, ou, pour élucider la métaphore, sans tradition – qui choisit et nomme, qui transmet et conserve, qui indique où les trésors se trouvent et quelle est leur valeur – il semble qu’aucune continuité dans le temps ne soit assignée et qu’il n’y ait humainement parlant, ni passé ni futur… ».
    Certes le bibliothécaire peut s’appuyer sur des listes fournies par son fournisseur (meilleurs ventes, nouveautés, les classiques ou les ouvrages de base ou de référence) . Il arrive aussi comme c’est le cas avec l’Adav que l’éditeur fasse un excellent travail de diffusion voire d’édition et de présentation critique des titres de son catalogue, dans ce cas effectivement, il peut s’établir avec le bibliothécaire acquéreur une relation de confiance.

    Mais visitons une librairie commerciale (France Loisirs, le rayon librairie d’une grande surface, et même une Fnac, un magasin Cultura, etc.) et voyons comment y est présentée la culture : y trouve-t-on facilement les œuvres d’Hölderlin, d’Andrei Tarkovski, d’Ornette Coleman, d’Arnold Schoenberg, … j’en doute. La loi de pareto y règne en maître et nivelle l’offre au plus petit dénominateur commun : la notoriété médiatique et la force de vente.
    En plus de la traditionnelle lecture de la presse spécialisée et la plus récente lecture des blogs, les bibliothèques ont des outils à développer et à partager en réseaux : univers Netvibes, présence sur Librarything, Babelio, et à soutenir (cf. feu Zazieweb, feu biblio-fr)…
    L’enjeu, c’est la pratique d’une culture de partage, de mise en commun des discographies, filmographies, bibliographies (tentée avec le wiki poldoc) et qui mériterait d’être réactivé sous différentes formes… sinon c’est à désespérer des chances de la bibliothèque d’échapper un peu à l’emprise des industries culturelles.
    NB

    • Lirographe dit :

      Bonjour Nicolas! Ce n’est pas très gentil de me mettre une citation d’Hannah Arendt dans les pattes à 8h du matin… D’autant plus que je souscris à 100% à ce que tu viens de dire. C’est pourquoi ce type de solution ne peut être envisagé sans un cahier des charges très détaillé, par niveaux de lecture (voilà qui va obliger à être rigoureux et objectif dans la définition de) et publics-cibles.

  2. « d’être plus critique vis-à-vis de son fonds, et d’avoir les moyens de développer un projet à son niveau, plutôt que de subir, parfois à contre-coeur, un plan de développement des collections édicté par sa hiérarchie. » Si ça se passe comme ça, c’est effectivement qu’il y a un problème de poldoc dès le départ… ce n’est donc pas un argument pour externaliser, mais plutôt pour repenser la poldoc maison… Sur le fond(s)🙂 pas d’accord du tout pour externaliser, le travail de valorisation ne pouvant se faire qu’avec un contact avec les contenus proposés par la bibliothèque. Les bibliothécaires externalisent désormais les tâches de catalogage et de reliure (en général, et encore…) beaucoup d’entre eux « commencent essayer » de trouver du temps pour la valorisation parce que le web comporte moins de contraintes aussi. (blogs, etc.)

    • Lirographe dit :

      Je n’y crois moi-même qu’à moitié, on l’a compris (mais je ne résiste pas à une proposition iconoclaste). En revanche je ne suis pas sûr que cela éloignerait tant que ça le bibliothécaire de ses collections; à vérifier dans les établissements qui ont tenté l’expérience. C’est aussi du temps gagné pour prendre connaissance des documents (le fameux recul critique qui te fait bondir) et ajuster/affiner le cahier des charges au fur et à mesure. Le contact avec les collections, oui, oui, et cent fois oui ! Mais pour qu’une poldoc soit « repensée », encore faut-il qu’elle existe. Encore faut-il qu’on donne réellement aux bibliothécaires la possibilité de s’investir dans ce travail (il y a d’autres moyens, of course, et j’aurais l’occasion d’en reparler), et de lui donner la souplesse nécessaire pour être constamment évolutive (voir remarque de Maxime ci-dessous).

  3. MxSz dit :

    Je parle (bien sûr) pour ma boutique :
    – une petite bu pluridisciplinaire ;
    – un turn-over important des personnels chargés des acquisitions depuis 12 ans (je dois être le 6ème ou 7ème)
    – pas ou aucune trace des choix (je n’ose parler de politique) documentaires ayant présidé aux achats
    – des filières et des enseignements qui changent très régulièrement.

    Dans ce contexte, je passe une bonne partie de mon temps à évaluer les collections (sachant que notre SIGB n’offre pas des possibilités immenses, que l' »univers » Business object se fait toujours attendre). Je ne vois pas comment je pourrais confier à un libraire le choix des collections avant d’avoir terminer ce travail… qui n’est jamais fini. Certains tronçons de collections, OK (les codes, les manuels d’éco, les repères…).

    Mais dis-moi: est-ce que cette question n’est pas déjà obsolète, avec les offres de livres électroniques, qui fonctionnent par bouquet ?

    • Lirographe dit :

      Je l’ai bien précisé d’emblée, mon « hypothèse » ne prétend pas s’appliquer à la lecture universitaire. Mais le turn-over des acquéreurs n’apporte-t-il pas de l’eau au moulin de l’externalisation ?
      Le travail de la définition des objectifs est en effet un travail permanent, et il n’y a pas toujours de conservateur pour s’en charger ! Dans ce que j’imagine (avec toutes les précautions déjà données), c’est au bibliothécaire-acquéreur de faire ce travail, le conservateur n’ayant plus qu’à coordonner.
      Encore une fois, le contexte est sûrement très différent en BU, où la répartition des différents grades est assez différente…

  4. NaCl dit :

    Certaines BU (notamment une en région parisienne) le font pour le droit, avec des offices assez raffinés avec un libraire spécialisé (collection par collection à suivre, nombre d’exemplaire) : un bon office pour des discipline technique, c’est la mise en oeuvre d’une bonne politique documentaire bien formalisée.

    J’ai idée que dans des BU pluridisciplinaires orientée 1er cycle (genre Ste Barbe, Angers Droit Sciences éco), on pourrait dépenser en externalisant une bonne grosse moitié de notre budget de monographies, et se concentrer sur la valorisation et le travail pointu sur la petite moitié restante, abandonner Livre Hebdo pour la lecture de compte rendus dans la presse spécialisée et remplacer l’achat « mécanique » mécanisable (tous les mémento Dalloz, tous les De Boeck en français en Chimie) par de l’achat raisonné, orienté recherche, diplômes atypiques, que ici en tout cas nous négligeons un peu dans le flot du « courant ».

    On pourrait aussi, sans externaliser à un prestataire privé, juste faire des acquisitions partagées à l’échelle d’un groupe de BU de même ambition et nature, avec des paniers de fonds communs et un seul veilleur par domaine pour les acquisitions premier cycle par exemple.

    Mais tout ça, c’est du travail préliminaire de définition des besoins, que nous ne faisons souvent pas en interne, ce qui nous permet de nous occuper en le réinventant dans chaque section de chaque SCD de France tous les ans.

    • Lirographe dit :

      « Abandonner Livres Hebdo » ?? Allons, allons, soyons sérieux…😉 Merci pour ces exemples, qui viennent remettre en cause mes idées reçues sur les circuits d’acquisitions en BU, et proposent une très intéressante « voie du milieu » mettant l’accent sur la spécialisation des acquéreurs.
      Quant aux acquisitions partagées, Silvère Mercier avait consacré en son temps un billet aux possibilités que « Moccam en ligne » pouvait apporter dans ce domaine. En BM, on en reviendrait à l’idée d’un tronc commun de « must-have » comme dans l’article de Cécile Touitou.

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  6. bcalenge dit :

    Cher Lirographe, votre billet me laisse un peu perplexe. je n’arrive pas à saisir si vous prônez la sous-traitance sur profils d’acquisitions (point évoqué dans un ancien article du BBF sur l' »outsourcing », et par moi-même dans quelques textes), ou si vous envisagez seulement une collaboration raisonnée avec des libraires bons connaisseurs de certains domaines.
    Sur la première hypothèse, je suis plus que sceptique, je suis totalement opposé. L’argument de Barnes and nobles cité par cécile Touitou dénote une complète méconnaissance du métier de bibliothécaire : « se consacrer à leur établissement local » supposerait la mise en oeuvre de services dont les contenus seraient fournis par cet acteur du contenu que serait le libraire. C’est une curieuse réduction du métier de bibliothécaire, qui doit, aujourd’hui plus encore qu’hier, s’immerger dans les contenus non pour eux-mêmes mais pour les appareiller, les conseiller, les médier,…

    Sur la seconde hypothèse, qui n’est autre que l’office sur profil, la collaboration est de simple bon sens, à la fois à cause de la prolifération de la production, et parce qu’il est toujours utile aux bibliothécaires de justement confronter leurs points de vue à d’autres : le (bon) libraire est un interlocuteur honorable, à condition de n’être pas le seul ; il est un interlocuteur logistique et intellectuel, mais il en fauut d’autres, intellectuels ceux-là : associations, enseignants, bibliothèques spécialisées, etc.

    • Lirographe dit :

      Bonsoir ! Merci de me donner l’occasion de préciser ma vision des choses. Je ne cherche pas réellement à prôner, ni l’externalisation sur profils (qui est bel et bien l’objet de ce billet), ni les offices (ce qui serait défoncer des portes ouvertes). La vraie question qui sous-tend ma réflexion, sur le mode de la provocation (je l’avoue) est plutôt : quelle manière d’intégrer au circuit d’acquisition, de rendre effective, la politique documentaire d’un réseau de bibliothèques ? Réseau, c’est-à-dire sites distants, ne permettant pas des réunions d’acquisitions inter-bibliothèques par domaines. Réseau, c’est-à-dire des équipes parfois petites où les acquisitions se trouvent réparties de façon très concentrée, rendant d’autant plus difficile aux acquéreurs la spécialisation dans certains domaines. Réseau, où le problème des doublons à l’échelle globale est difficilement gérable, occasionnant redondances et appauvrissant d’autant une offre qui pourrait, en cas de centralisation, être plus diversifiée (et les budgets parfois étroits n’arrangent rien). Réseau enfin, où la multiplication des relais hiérarchiques complique parfois l’implication du bibliothécaire acquéreur dans la « politique documentaire » au sens large.

      Pour toutes ces raisons, l’idée de la sous-traitance des acquisitions me paraît une hypothèse intellectuellement féconde, bien que, probablement, problématique (sacrifice d’une part importante de la « synergie » des tâches du bibliothécaire, identité professionnelle et formation, etc.). Elle a l’avantage de présenter (de façon brutale) la réelle priorité du métier de bibliothécaire : la médiation. Et de rendre réellement indispensable et vital ce dont tant de BM se passent encore aujourd’hui : un projet détaillé et formalisé de développement des collections. Dans l’hypothèse, bien sûr, où chaque bibliothécaire resterait spécialiste d’un nombre restreint de domaines, et vérifierait en permanence l’adéquation de l’offre au cahier des charges soumis au prestataire, afin d’ajuster sa demande au fur et à mesure. Car il y a là un travail impossible à externaliser. Et c’est là peut-être que mon hypothèse est utopique.

      Sans considérer la sous-traitance des acquisitions comme une réponse pleinement satisfaisante, j’en retiens pourtant quelques pistes à explorer : confrontation systématique au regard d’un tiers, nécessaire objectivation des critères de sélection, politique documentaire enracinée dans l’analyse « micro » et évolutive des rayons par chaque acquéreur, sélection d’un tronc commun de « must have ».

      Je suis très curieux de lire vos contributions sur ce sujet : dans quels articles avez-vous évoqué cette question ?

  7. bcalenge dit :

    @ Lirographe,
    En fait je n’ai pas consacré d’article à la question, mais l’ai évoquée dans les trois ouvrages que j’ai consacré à la question des politiques documentaires.

    J’en profite pour rebondir sur votre commentaire à mon commentaire, et sur celui de Silvère un peu plus haut : à mon avis, il est erroné de penser l’activité d’acquisition comme une tâche technique qui prendrait un temps mesuré spécifique, lui-même détourné du service de médiation. Ca, c’est une pensée que ne désapprouveraient pas les tenants contemporains de l’économie néo-libérale. Il faut oser, je crois, une appréhension plus globale.
    Un exemple : je suis dans une bibliothèque publique moyenne-petite. Au sein de l’équipe, je suis chargé des sciences et techniques (un vieux rêve volontairement décalé des prurits culturels de notre profession). Mon travail, c’est quoi ? Outre la participation active à la vie quotidienne polyvalente de l’établissement (permanences généralistes, rangements collectifs, etc.), mon travail c’est embrasser d’un même élan toute la question des problématiques scientifiques et techniques confrontées à ce public que je croise quotidiennement et dont j’essaye de percevoir les besoins au travers de leurs observations, de leurs appétences, des études que je peux trouver ici et là.
    Et en même temps je considère ce que la production (et les ‘nouveaux supports’) est capable de proposer, non en seuls termes d’évolutions du savoir, mais aussi en termes d’accessibilité, d’ergonomie, de pertinence vis-à-vis de ce public et de la cohérence d’ensemble du rayon que je gère. Et cet aller-retour entre contenus, lieu, publics, moyens se traduit en acquisitions, désherbages, préférence pour ce titre plutôt que tel autre, proposition d’une conférence ou d’un atelier, conseils, etc.

    Bref, je ne fais pas des acquisitions d’un côté, et puis des permanences de l’autre, et puis du désherbage à certains moments, puis….. Non, je porte un objet complexe qui associe inextricablement un univers de contenus (et donc de documents ou de ressources) et un public, au sein d’une structure qui projette des objectifs.

    Ca vous paraitra sans doute abstrait, mais j’essaye de vous convaincre que les acquisitions ne sont pas un ‘travail’ fondamentalement distinct de cette médiation dont on se gargarise pour en vider le contenu.

    Ca n’empêche pas qu’on peut, avec de la réflexion, faciliter les process. Pour rester dans mon exemple très pointu, on peut très bien imaginer de demander à un libraire de bonne qualité de faire livrer d’office les titres lauréats d’un certain nombre de prix de vulgarisation scientifique, comme on peut s’appuyer sur divers partenaires pour pré-sélectionner un nombre pré-déterminé d’incontournables dans la production annuelle…

    • Lirographe dit :

      Néo-libéralisme, médiation vidée de son contenu… Gasp ! Pourtant, dans les faits, la médiation ne passe pas QUE par les acquisitions, et c’est tant mieux. Un bibliothécaire ne pourrait renseigner le lecteur que sur les acquisitions qu’il a lui-même faites ? Comme le disait Silvère il y a peu en citant joliment Pierre Bayard, la saisie de la collection passe par bien des stratégies. Au même titre, les acquisitions au sens strict (titre par titre) n’en sont qu’une forme.

      C’est précisément cette chaine « abstraite » dont vous parlez qui m’intéresse ; rendre moins abstraite la chaine « veille–lectures de critiques–panier Electre–sélection–acquisition–valorisation–connaissance du public–étude des stats–réorientation–désherbage » est l’objet de tout mon souci !

  8. Nous sommes complètement d’accord Bertrand, je ne comprends pas trop comment mon commentaire peut être assimilé à une division néo-libérale des tâches (sic), j’ai bien eu l’impression d’écrire le contraire… surement pas assez clairement.

  9. bcalenge dit :

    Oh ben alors, Silvère, j’ai écrit trop vite ou trop court (et pourtant qu’est-ce que je suis bavard !). En fait, ce que je voulais, c’était appuyer ton commentaire, ou du moins rebondir dessus pour expliquer – maladroitement – pourquoi les acquisitions, si dévoreuses de temps, sont indispensables pour entrer dans le cœur même de la médiation des contenus !! On est TOTALEMENT d’accord !!!

  10. ah ok, j’en suis ravi !😉

  11. Bambou dit :

    Bonjour Lirographe,
    Et bien confus de prendre ce chemin de réflexion en retard, particulièrement après la réponse Bertrand, qui ne me laisse que peu d’espace, si ce n’est pour pratiquer la tautologie…
    Juste un mot concernant le risque de « multiplier de façon ingérable les réunions d’acquisition »
    Je crois que ce risque peut être maîtrisé si l’organisation de la poldoc en réseau est simplement pensée et pratiquée de manière structurelle et rigoureuse. Un exemple au hasard : à la MIOP, les responsables documentaires ont chaque année 2 entretiens individuels avec leur chef de département (bilan d’étape et bilan annuel) et 2 réunions de département avec leurs collègues (autres responsables documentaires + responsables des pôles du réseau + chef de département + dir. poldoc). Et le calendrier est fixé pour l’année entière, en dur. Ces réunions sont très constructives et accompagnent favorablement (par des réflexions communes, des réajustements d’orientations, des négociations budgétaires…) la bonne marche du projet documentaire de chacun. Celui-ci a certes une responsabilité « réseau » mais il est nécessairement et régulièrement amené à exposer ses orientations et son travail auprès de ses collègues (du même département mais travaillant sur les différents sites).
    Quant à la réalité de « subir, parfois à contre-coeur, un plan de développement des collections édicté par sa hiérarchie », j’avoue ma surprise ! Ayant formé quelques centaines de bibliothécaires en Poldoc, je peux témoigner que le problème (ou le danger) n’est pas celui-là mais bien l’inverse, à savoir des acquéreurs-acheteurs travaillant sans filet, sans objectifs définis (et jetés au débat), de manière empirique, intuitive… bref dans une licence pour le moins abusive. Et ce ne sont pas, à mon sens, les chartes des collections qui (sauf exception), par leur caractère très général (doux euphémisme) peuvent orienter ou prescrire telle ligne d’acquisition et de développement de collection.
    Le leitmotive de tous ces stagiaires en poldoc est bien plutôt : « ne disposant d’aucune consigne, d’aucun schéma directeur, j’ai besoin d’y voir plus clair, j’ai besoin de méthodologie, d’outils de contrôle, de processus de concertation et de validation… »
    C’est tout cela qu’il faut, à mon sens, développer, accompagner, impulser…(les formations en intra étant de formidables accélérateurs).
    Un nécessaire évolution en interne…

    • Lirographe dit :

      Bonjour,
      merci d’illustrer cet article par des exemples très concrets de suivi de la poldoc au quotidien.
      Concernant mon paragraphe « avoir les moyens de développer un projet à son niveau, plutôt que de subir etc. », j’ai la même expérience que vous : forte attente de formalisation des critères de la part de beaucoup d’acquéreurs. Mais pour cela, il faut du temps et un processus de travail qui permette cette mise en perspective, ce qui n’est pas toujours le cas, hélas. Je ne parlais d’ailleurs pas tant, dans ce passage, des chartes documentaires (document plus adressé à nos tutelles, voire aux lecteurs, qu’aux acquéreurs) qu’aux plans de développement des collections, en terme d’objectifs qualitatifs et quantitatifs. Ce qui est à mes yeux un des aspects fondamentaux du travail du bibliothécaire, et qui se trouve parfois étrangement déconnecté du quotidien de celui-ci.

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