Documents par mètre2 : quoi de neuf ?

C’est devenu l’une des scies du discours professionnel : plus d’espace, moins de collections. Mais, très concrètement, le métier reconnait-il de nouveaux ratios dans ce domaine ? La réalisation d’un programme de construction, l’évaluation d’une collection, ou encore le souci d’harmoniser l’aménagement des espaces sur un réseau de bibliothèques, conduisent à se poser cette question prosaïquement quantitative.

Ecartons pour l’instant les critères de la population à desservir, du budget, du taux de renouvellement souhaité, dont nous parlerons dans de futurs billets, pour nous concentrer sur cet autre critère déterminant qu’est la surface. Laissons aussi de côté les calculs plus fins par support et par espace, qui seront décisifs in fine : il s’agit ici de trouver un outil de diagnostic plus global, ce qui passe nécessairement, comme tout outil de comparaison, par une uniformisation (c’est d’ailleurs là l’une des grandes limites de l’exercice de l’évaluation).
imageEntendons-nous : il s’agit de déterminer une fourchette et non un chiffre précis à la décimale près. Le grand classique Bibliothèques dans la cité, aux éditions Le Moniteur (1) nous met d’ailleurs en garde sur la manipulation d’un ratio :

« Sa précision s’avère parfois redoutable […]. Un autre danger du ratio est le corollaire de sa précision car elle impressionne et on lui attribue facilement un aspect normatif trompeur. Une utilisation trop souple des ratios peut également faire foisonner les hypothèses et les transformer en instrument de confusion plutôt que de clarté, surtout quand ils sont utilisés en série et qu’on les fait varier à l’infini. Ces exercices sont souvent utiles […] afin de définir ses bases de calcul et de les rendre cohérentes entre elles.» (p. 96)

En effet, la jongle entre surfaces utiles et SHON, surfaces totales ou dédiées collections a tôt fait de semer la confusion, sans même parler de la différence entre supports…

A notre connaissance, il n’existe pas de ratio national officiel de documents par mètre carré, mais on peut, à la rigueur, en déduire un des recommandations par habitants. Rappelons que, pour l’Etat, les minima sont les suivants (seuil pour obtenir une subvention, décret du 12 mars 1986 modifié) : 1 hab = 0,07 m2 = 2,2 documents (« DEL »). Soit : 1,27 m2 utile = 100 documents. (2)

Un ratio approximatif qui est cohérent avec les chiffres recommandés par la littérature professionnelle, si l’on ouvre, par exemple, le livre d’Anne-Marie Chaintreau et Jacqueline Gascuel, Votre bâtiment de A à Z, Mémento à l’usage des bibliothécaires (2000) :

Livres adultes : 1,25m2 = 100 documents
Livres jeunesses : 1,50m2 = 100 documents

Les comptes-rendus du Congrès 2009 de l’ABF présentent le récent projet de réorganisation des espaces dans les bibliothèques de la ville de Paris, faisant état « de nouveaux ratios : 40 documents / m2 (au lieu de 100 ou 120 comme souvent) ». Mais, selon Jean-François Jacques, qui a mené cette réflexion avec Francis Verger et a aimablement accepté de répondre à mes questions, le ratio idéal se trouve entre 30 et 40 documents par mètre carré, 40 étant un grand maximum, jugé approprié à Paris en raison du coût du mètre carré dans la capitale. Ces 30 doc/m2 sont déduits d’un espacement de 1,40m pour les axes de circulation principaux, et d’un ratio d’une place assise pour 10m2.
imageLes « nouveaux » ratios n’auraient-ils de nouveau que d’être appliqués ?

Afin que les contraintes d’espaces ne s’exercent pas au détriment de la variété de l’offre, une réserve centrale de réseau (avec livraison du document dans la bibliothèque de quartier de son choix, comme à Paris, Lille ou Rouen) vient avantageusement compléter l’offre en libre accès, en assumant le rôle de la « deuxième jambe » de l’offre documentaire décrite par Dominique Lahary. Le lecteur « chercheur » trouvera dans cette offre en accès indirect des documents d’un niveau plus avancé, – ce qui oblige à une politique documentaire formalisée où l’ensemble des équipes chargées de faire des acquisitions se sont au préalable mises d’accord sur les notions de niveau.

Le critère de la surface donne un chiffre à considérer comme un maximum (par opposition à un chiffre obtenu avec un ratio de populations à desservir, qu’on lira comme un minimum). Tout est affaire de choix en politique documentaire – ; cependant, sauf mission très spécifique assignée à la bibliothèque concernée, on peut considérer que tout excès de documents, au-delà du seuil des 40 documents par m2, se fait au détriment d’autres paramètres fondamentaux du service. Trop de documents, c’est fatalement :

  • un moindre taux de renouvellement
  • une organisation documentaire moins segmentée et donc moins favorable au butinage (par exemple, espace fiction adultes généralement monolithique au lieu d’être divisé par genres)
  • moins de place pour les collections petite enfance, dont certaines parties se retrouvent parfois présentées sur des étagères
  • moins de « zones d’appel », de valorisations des documents
  • moins d’accès Internet
  • moins de places assises, un lieu de vie moins convivial
  • … et le risque d’intimider voire de faire fuir les usagers les moins familiers des codes de la bibliothèque.

(1) Dit « Le Moniteur », comme on dit le Gafiot ou le Grove, encore qu’il tienne plus de la Bible de Gutemberg par sa rareté, ou du Talmud par sa mystérieuse autorité, et par la difficulté à y retrouver une information…
(2) Ces 0,07 m2 sont exprimés en SHON, et confondent les différents types de surfaces (public, circulation, professionnel). Soit, en transformant ces 0,07 en surface utile (en moyenne – 20 %) dédiée aux collections (grosso modo – 50%) : ((0,07 – 20 %) – 50 %)/2,2 X 100 = 1,27 m2

(Illustration extraite de la bande dessinée en ligne Bookhunters, par Shiga)

Merci à Dominique D. pour l’aide aux calculs !

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9 commentaires pour Documents par mètre2 : quoi de neuf ?

  1. B. Majour dit :

    Bonsoir

    Je cherchais d’où venait l’idée de compter les places assises dans ma réponse à Lully sur ses statistiques DLL (http://bibliotheques.wordpress.com/2009/11/18/stats-dll-collections-rapportees-au-nombre-dhabitants/)

    Je crois bien que c’est d’ici.🙂

    Je relis donc ce post, et je bute à nouveau sur ces chiffres qui me semblent très bas.

    1 hab = 0,07 m2 = 2,2 documents (« DEL »). Soit : 1,27 m2 utile = 100 documents. (2)

    Comparé à ma bibliothèque

    J’aurais donc 280 m2, et 8800 documents. (Avec ou sans postes informatiques ?)
    Oui, je suis dans une ville à fort développement démographique, qui a gagné près de 1000 habitants en moins de dix ans. (Là aussi, on peut gagner en population rapidement, sans pouvoir pousser les murs, ni construire tous les dix ans.😉 )

    Donc autant, je dispose bien des 8800 documents, autant je ne dispose pas de 280 m2.
    Plutôt 120.

    Comme pour beaucoup, on n’a pas construit du neuf, mais plutôt investi un ancien lieu patrimonial.

    Si je devais compter 40 documents par m2, on en serait à peine à 4 800 (1,2 documents par habitants, gloups ! bien en dessous des préconisations Unesco)

    J’ai aussi du mal à comprendre cette notion par m2, alors que mes rayonnages mesurent 1 m * 0,40 = 0,4 m2 et contiennent 4 * 30 livres, 120 documents… soit 300 documents au m2 (sur rayonnage), environ 100 à 150 en bacs BD, et une centaine en bacs enfants, toujours pour 1 m2.

    Et qu’il est possible de jouer sur la hauteur des épis pour augmenter la contenance au m2.

    Sans pour autant dévorer la place usager, et le côté agréable et accueillant.
    Sauf, peut-être, effectivement à se pencher sur la plus basse étagère que j’ai remonté à 20 cm au-dessus du sol.

    Je suis aussi un peu circonspect sur ce chiffre de 40 documents par m2 à Paris. Où on peut emprunter 20 documents dans une bibliothèque et jusqu’à 40 sur tout le réseau. Soit 1 m2 par usager.

    1 million d’usagers potentiels… 1 million de m2 pour les bibliothèques ???
    1 000 km2 de bibliothèque ?

    Même si réserve il y a sur Paris, pour expliquer ce chiffre faramineux, je vois mal un rayonnage contenir juste 40 livres, et encore 40, je me trompe, il s’agit de 16 livres sur le rayonnage (de 0,4 m2). Ce que j’ai en présentoir.

    Tous les livres sont-ils passés en présentoir ?
    Ou plus exactement, on a multiplié les présentoirs ?

    Ou éliminé, comme je l’ai vu déjà dans deux bibliothèques, une majorité de rayonnages. Avec l’horrible impression de vide, de collection faible (en quantité), de se dire : il n’y a rien à lire, et je vais en faire le tour en moins de trois mois. Avec l’idée que même les librairies sont plus fournies.

    Entre parenthèses, le problème de la réserve est quand même la nécessité de réserver à l’avance ses documents. Ce qui est moins convivial qu’un libre accès plus fourni, où on peut explorer en toute discrétion les documents avant de les choisir.
    Est-ce là un retour à un certain type de bibliothèque où il fallait obligatoirement passer par la case bibliothécaire afin d’obtenir l’ouvrage désiré ? Avec tout le non-dit sur certains ouvrages dits particuliers.
    Fin de la parenthèse.

    Bref, j’aimerais bien quelques explications supplémentaires pour comprendre ce qui disparaît (physiquement) dans une bibliothèque passant de 100 documents par m2 à 40. Et ce par quoi c’est remplacé. Parce qu’à visiter plusieurs bibliothèques, je n’ai pas l’impression d’un gain de place et d’espace pour circuler dans la bibliothèque ; les ordinateurs ayant tendance à phagocyter ces nouveaux « trous ».

    Bien cordialement
    B. Majour

    • Lirographe dit :

      Bonjour !
      Tout d’abord : ce post n’explore qu’une partie de l’équation, parmi d’autres (population, budgets, existence éventuelle de fonds de référence, ou, comme dans le cas de Paris, le coût de la surface), mais une partie très importante. Lorsque tous les éléments convergent, on peut appliquer ces ratios sans état d’âme. Lorsqu’il y a un écart entre la norme et la situation réelle sur un des critères (comme, dans votre cas, écart entre la population à desservir et la surface disponible), on est bien obligé d’adapter le ratio à ces contraintes. Reste que la surface est un critère fondamental car, si l’on pousse trop loin le curseur de la quantité de documents, d’autres choses en pâtissent. Cela va généralement de pair avec un taux de fonds actif et un âge médian médiocres, un vieillissement du public, etc.
      Sur les statistiques DLL : un ratio étant une chose un peu abstraite, j’ai moi aussi eu le réflexe de savoir comment cela se passe globalement dans les bibliothèques françaises, de connaître « l’indice de masse corporelle » des bibliothèques françaises… Sauf que les chiffres DLL sont inutilisables sur ce sujet (magasins – accès libre confondus).
      Sur la présentation par surface globale en m2 : en effet, dans les espaces où il y a des collections et pas de travées, on est plutôt à environ 300 docs par m2 sur rayonnages. C’est pourquoi j’ai réalisé ce petit tableau de correspondance entre la manière de présenter le ratio dans le Gascuel (1,35 m2 surface utile dédiée aux collections = 100 documents) et celle que nous avons pu lire dans Livres Hebdo et les comptes-rendus de l’ABF (1 m2 shon de tout type de surfaces confondus, même les espaces internes = 40 documents). La deuxième manière de présenter l’information est plus percutante mais aussi plus approximative, j’en conviens. J’espère que je suis plus clair…
      Le chiffre vous paraît très bas ? je connais plusieurs bibliothèques qui appliquent ce taux de 30 doc par m2 et n’en affichent pas moins d’excellents chiffres de fréquentation. Le principe de la bibliothèque « invisible » (réserve) fait en effet le pari que le lecteur chercheur, celui qui sait ce qu’il veut, est aussi le lecteur le plus familier des codes et des outils de la bibliothèque, et trouvera naturel de réserver un document sur le portail internet, ou de demander à un bibliothécaire.
      Enfin pour répondre à votre interrogation « par quoi c’est remplacé ? », je dirai, essentiellement : par de la lumière, par du confort, par de la découverte (tables, présentoirs).
      Je suis curieux, désormais, de voir l’impact d’une démarche comme celle de Paris sur leur fréquentation et sur la conquête de nouveaux publics.
      Merci pour votre intervention qui m’a permis de donner ce quelques précisions !
      Bien cordialement,
      CR

  2. Francis dit :

    dur à lire sur le pouce un article comme ça… il faut bien comparer ce qui est comparable : les 40 docs de Paris, c’est par rapport à une superficie globale : 1 000m² de SU = 40 000 docs, cela inclut les bureaux, la salle d’expo,etc. Les 80 de , c’est la place que prennent les docs dans un espace de collections, en ne tenant compte que de la circulation nécessaire à l’utilisation des collections (il faut bien se tenir devant une travée et la contourner). Cela est utile quand on doit définir les différents espaces et salles de la bibliothèque. Et si on compte uniquement la place prise par les livres, la bibliothèque s’écroule… et on se transforme en Gaston dans sa bulle de livres (le rêve!)

    • Lirographe dit :

      Merci de vous joindre au débat, vous êtes l’un des mieux placés sur le sujet ! Il semble que votre message soit incomplet (« Les 80 de  » ?) ; du coup, j’ai du mal à saisir ce qui n’est pas comparable…

      • Francis dit :

        les dangers de l’écriture rapide… les 80 du « bâtiment de a à z », 1m25 pour 100 docs=80 par m2). Le 40 par m2 ne doit être utilisé que quand on parle de la bibliothèque dans sa totalité, tous espaces compris. Mais la réalité sur le terrain est souvent de prendre son mètre et de mesurer son coin d’étagères.
        Mais rassurez-vous, on n’est pas les seuls à mélanger tout ça : chaque fois que je peux je demande à quoi correspond la SU (surface utile) : y a pas deux architectes qui sont d’accord sur le sujet ! en fait je crois que ça fluctue en fonction des besoins du moent (et de l’argent qui est derrière !). La base de l’accord avec l’architecte étant le tableau des SU, tout varie suivant ce que l’on met dedans et ce que l’on ajoute après. Le summum, c’est dans la réhabilitation de bâtiments anciens, où la SU « possible » n’est pas la SU « réelle »… Et le rapport SU/SHON ? 1,3 ? 1,5 ? un pataquès joyeux dans lequel on se perd un peu et qui entraîne des quiproquos, surtout quand on travaille avec des bailleurs sociaux qui n’appliquent bien sûr pas les mêmes taux que les bibliothécaires. Bon, contrairement à ce que vous dites gentiment, il va me falloir encore du temps pour être au top.
        Votre article soulève une autre question. Les articles longs et documentés deviennent difficiles à lire. C’est la faute à twitter ! avec les blogs on arrivait à suivre, commenter, écrire, participer au débat… avec twitter on est submergé de quantité de liens, pas inutiles certes mais 10 fois plus nombreux qu’avant (20 fois, 100 fois), et les netvibes s’accumulent, les bouillons grossissent… (petites discussions en ce moment même sur twitter sur le sujet). Vous avez remarqué comme les blogueurs anciens produisent beaucoup moins qu’avant ? Mon pôvre cabanon est en panne sèche, mais quoi dire face à cette marée d’infos qui nous submerge ? Fermez twitter ? bloquer ses amis ? vont pas apprécier c’est sûr ! Vive la veille, à condition que ce ne soit pas elle qui nous tue. à un jour prochain (je crois que je vais imprimer l’article pour le lire dans le métro).

        • Lirographe dit :

          Merci pour toutes ces précisions. Le passage d’une logique à l’autre (surface utile collections / surface SHON globale) ne se fait pas, en effet, sans quelques distorsions (j’ai d’ailleurs bien précisé à la fin « en moyenne » et « grosso modo » en parlant des 20% et des 50%…).
          Sur la longueur de l’article : dont acte !

  3. caroline6531 dit :

    Bonjour à tous et merci beaucoup pour toutes ces informations bien utiles ! Je ne parviens pas à trouver de ratios « officiels » sur les différents sites (ministère, ABF…). Donc je suis ravie de tomber enfin sur vos articles complets.

  4. caroline6531 dit :

    (pour al longueur de l’article, c’est ce qu’il faut: je l’ai imprimé pour surligner les éléments plus importants et surtout le garder avec moi même l’ordi éteint).

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