Matérialiser les ressources en ligne ?

Laurent Millet, La Nuée, 2006.

Une part de plus en plus importante de l’offre culturelle n’est disponible que sous forme numérique : une collection de bandes dessinées, en 2011, ne peut plus être représentative sans une sélection de webcomics et de blogs BD ; des pans de la littérature contemporaine échappent au lecteur si le bibliothécaire se contente de l’offre disponible sur papier. Ces ressources, d’une qualité équivalente voire supérieure à certaines publications imprimées, s’offrent en ligne, souvent gratuitement, sans trouver sur les rayonnages des bibliothèques la visibilité dont elles auraient besoin. Car il reste difficile de signaler ces ressources numériques natives, de les valoriser et surtout de stimuler la découverte parmi elles.
Au-delà de cette question du signalement, l’enjeu est aussi d’instaurer un véritable continuum entre les deux modes d’accès, conduisant l’internaute vers l’imprimé, et le lecteur d’imprimés vers le numérique.

Trois pistes principales, pour résumer :

  • la valorisation en ligne : les sitothèques (intégrées ou non au catalogue), pour les sites statiques, et les agrégateurs de flux, type Netvibes, pour les sites à actualisation fréquente. Appartient aussi à cette catégorie tout l’arsenal de la médiation numérique, articles en ligne, présence sur les réseaux sociaux, etc.
  • les actions de médiation dans les murs : ateliers de découverte. Avec ou sans manipulation, plus ou moins participatifs. Voir l’exemple des ateliers « Culture web » de la bibliothèque du Chesnay.
  • la matérialisation : il s’agit de placer parmi les collections physiques un objet tangible (signet, fiche plastifiée,  livre postiche, boîtiers de VHS vides, comme l’a tenté la bibliothèque de Montpellier, prêt de CD gravés avec des musiques libres comme à Argentan…) symbolisant la ressource numérique et permettant à l’usager d’accéder rapidement au contenu en ligne, via un QR-code ou une étiquette RFId. Voir l’exemple de ce CDI ajoutant des étiquettes QR-code donnant accès à des sites liés aux documents. Allant un peu plus loin, on peut même imaginer de glisser dans les bacs de bandes dessinées des fiches A4 plastifiées, comportant l’url, une capture d’écran, un QR-code et une courte description du webcomics. J’ajouterais également à cette rubrique les postes informatiques dédiés et les bornes.

A vrai dire, aucune de ces solutions ne me convainc pleinement.
Les établissement qui ont mis en place des sitothèques et des portails Netvibes en tirent généralement un constat d’échec. Dans le deuxième cas, l’obstacle de l’adoption de la technologie RSS n’y est sans doute pas étranger. De ce point de vue, on peut souhaiter que l’équivalent de ces services sur tablettes (Flipboard, Pulse), qui misent sur la même technologie sans en dire le nom, sauront mieux convaincre. Et, intégré au catalogue, ce travail de sélection demeure inaccessible pour les trois lecteurs sur quatre qui ne passent jamais par l’opac.
Quant aux animations destinées à faire découvrir des ressources en ligne, elles peinent à trouver leur public malgré des angles très accrocheurs.
Ces deux premières stratégies, en tout cas, échouent à donner au lecteur cette liberté de flâner et de découvrir qui est celle de la collection imprimée.
Matérialiser sous forme de paper-toys les livres lus en numérique, pour conserver sur ses étagères une trace de la lecture, c’est ce qu’imaginait l’éditeur et artiste James Bridle, il y a un an. La proposition peut certes paraître naïve et rudimentaire, bien que poétique. Elle n’en témoigne pas moins du légitime besoin de recréer une forme d’attention et de mémorisation sur des contenus numériques.
Le “marketing expérientiel”, qui développe des stratégies pour vendre des biens immatériels et attirer les clients dans des points de vente à l’heure de l’achat en ligne, aurait-il des pistes à nous proposer ? Songeons par exemple à ces Smartboxes, permettant de vendre voyages, séances de massages et soirées au restaurant comme des objets tangibles, ou encore aux Packs énergie vendus par Edf. Ce qui manquait jusqu’à présent pour explorer ce genre d’idées dans une collection de bibliothèque, c’est un moyen simple de passer du physique au virtuel. Or la démocratisation progressive des smartphones laisse espérer que cette porosité entre collections physiques et numériques sera bientôt moins théorique qu’elle ne l’est aujourd’hui.
Le procédé aurait bien sûr ses limites : d’abord, donner une forme matérielle et figée à une ressource par nature mouvante et évolutive reste problématique. Ensuite, tous les sites n’appellent pas le même type de terminal et de navigation : le smartphone pourra ainsi être adapté pour certains blogs bd en scrowling ou certains webcomics en “case par case”, mais la tablette sera nécessaire pour la plupart des web comics, par exemple. Enfin, la technologie QR-code peine à s’imposer en France, bien qu’exploitée depuis des années déjà par la presse ou les réseaux de transports en commun. L’interconnexion imaginée par les artisans de l’Internet des objets, via des lecteurs RFId individuels comme le Mirror de Violet ou le player Tag and Play, me semble pourtant encore plus lointaine. Reste, enfin, le développement de la technologie NFC, en laquelle on peut placer plus d’espoirs.

Cependant, cette piste mérite sans doute d’être creusée, à condition de respecter quelques précautions : permettre plusieurs modes d’accès, du “1.0” (l’usager recopie l’url, ou le tinyurl, sur un bout de papier pour une consultation plus tard chez soi) à un mode plus avancé (le lecteur flashe le QR-code et commencer à consulter la ressource sur son propre smartphone). On peut aussi imaginer de coupler cette offre avec le prêt de matériel adapté, ou à des bornes permettant de visionner ces contenus, simplement en passant « l’objet » équipé d’une puce RFId, à la manière de la borne Web the book de Nedap.

Reste ce constat : nous aimons retrouver sur Internet des dispositifs qui miment les collections, en particulier pour la fonction de découverte et de vagabondage. Accès “butineur” parmi les rayonnages virtuels de la bibliothèque de Belfort, 40 milliards de pixels de la Bibliothèque du monastère de Strahov, à Prague, zoomables jusqu’à lire le titre d’un livre sur une étagère… Simple “effet diligence” comparable aux simili-étagères en bois sur iBooks, ou effet cognitif stimulant la découverte par la dimension topographique et visuelle ?

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