Pour des collections numériques appropriables

J’ai eu le plaisir d’intervenir hier dans une journée organisée par l’ABF à la bibliothèque du Chesnay, jeune équipement très engagé dans l’expérimentation de ressources numériques.
En quarante-cinq minutes, j’ai tiré quelques fils de mes questionnements actuels autour de la place des collections dans le nouvel environnement numérique. L’occasion d’imaginer ce que pourra être la façon de se construire une culture pour les futures générations de digital natives.
Voici le diaporama de ma présentation, et un texte reprenant une partie de mon exposé.

Contrairement à ce que le terme de dématérialisation pourrait laisser entendre, les supports matériels jouent un rôle prépondérant dans notre manière d’assimiler la culture : baladeurs numériques, smartphones, tablettes, les objets toujours plus nombreux conditionnent fortement l’adoption des nouvelles ressources numériques (développement de la presse en ligne grâce aux smartphones, essor de l’ebook aux USA lié à la démocratisation du kindle…). S’il y a un changement, c’est dans la perte « d’adhérence » entre les oeuvres de l’esprit et les supports : de ce point de vue, il est symptomatique que les usages qui prennent le plus de temps à évoluer sont ceux du livre, support à « l’adhérence » si forte qu’un même terme, livre, en désigne le contenu et le contenant. Comment cette perte d’adhérence, qui gagne progressivement tous les produits culturels, est-elle en train d’affecter notre rapport intime à la culture ?

Nouvelles collections

Une des premières pratiques bouleversées par la remise en cause de « l’adhérence », c’est la notion de collection personnelle. A quoi vont ressembler les collections privées des futures générations ? Le numérique est-il en train de rendre cette notion caduque ?

Empruntons avant de répondre un petit détour technique, pour observer la pratique, de plus en plus commune chez les grands consommateurs de musique, du scrobbling. Popularisé par le site Last.fm, le terme désigne l’opération technique à la base du système de recommandations d’écoute proposé par ce site emblématique du web 2.0. Il s’agit d’une extension logicielle permettant l’envoi à Last.fm de toutes les musiques écoutées sur son ordinateur, depuis son lecteur média par défaut (fichiers mp3 téléchargés, compact disques rippés ou écoutés en direct sur la platine CD de la machine), depuis les sites de streaming comme Spotify ou Youtube, mais aussi depuis son baladeur numérique. En retour, Last.fm conserve un historique, fournit des statistiques complètes sur les pratiques d’écoute de l’utilisateur, et lui propose des recommandations ajustées à ses goûts, lui indique les dernières parutions des artistes présents dans ma bibliothèque, des concerts à proximité de chez lui, des utilisateurs aux goûts communs et leurs webradios, etc.

Pourquoi s’arrêter sur la pratique de l’audioscrobbling ? Parce qu’elle redessine le concept de collection privée, en synchronisant les oeuvres possédées, sur support ou en fichiers numériques, avec les playlist construites sur des sites de streaming, dont les fichiers sont hébergés ailleurs et ne lui appartiennent pas. Elle brouille même la notion de propriété. Par les statistiques, Last.Fm renvoie à l’utilisateur une image globale de ses pratiques d’écoute, tous supports et type d’accès confondus.

Ce qui constitue une image de la collection personnelle, en donne l’unité, est dès lors cette forme d’enregistrement de soi, d’auto-archivage, de traçabilité généralisée, et non plus les limites physiques et matérielles d’un nombre réduit de supports stockés dans son domicile.

Un besoin d’appropriation

Tentant de résumer brièvement quelques-unes des influences majeures du numérique et en particulier du web sur notre rapport à la culture, on peut évoquer :

1 – Le cloud computing : Les usages nomades se répandent de plus en plus, en même temps que les objets se multiplient, nous conduisant à leur tour à toujours plus de nomadisme et à une connexion toujours plus omniprésente, toujours plus pervasive. Signes avant-coureurs du Web des objets, dont le cloud computing est une des conditions techniques nécessaires.

2 – L’hyperfragmentation des canaux. La culture nous parvient par un nombre toujours plus grands de modes d’accès. Rien que pour la musique : les vidéos musicales (Youtube et Dailymotion sont les premières plateformes d’écoute dans les usages, avant Deezer), le téléchargement, le streaming, la radio, les webradios, les médias sociaux (SoundCloud, Myspace), les sites des artistes, l’écoute sur mobiles, les services numériques proposés par la bibliothèque municipale…

3 – Le flux : Réseaux et médias sociaux orchestrent des sollicitations infinies, basées sur des stratégies de découverte et de sérendipité qui nous bombardent sans cesse de découvertes, en temps réel. Les fixations temporaires sont comme l’écume dans le flux infini des rebonds vers les artistes similaires, les favoris, les utilisateurs ayant les mêmes goûts, etc. De plus, le web mélange lecture et pré-lecture, perturbant une certaine vision de la concentration.

Il est permis de penser que la combinaison de ces trois phénomènes va nous conduire à inventer de nouvelles formes d’appropriation de la culture, pour reconstituer ces petites bibliothèques privées aux limites physiques aisément appréhendables qui nous définissaient. Le web rend presque perceptible l’angoissante immensité de la culture, nous plaçant au milieu d’un univers en permanente expansion. Car il est impossible de vivre à même l’immensité de la culture, l’amateur est obligé d’aménager, même dans l’instabilité des flux, un semblant d’intimité imitant la sécurité imaginaire de la petite bibliothèque matérielle,- de rebâtir dans la précarité et les fluctuations du web le confort domestique d’une culture à échelle humaine [1]. Et au besoin vital de définir un périmètre s’associe celui de trouver un moyen de s’approprier un peu, d’avoir prise sur des contenus toujours plus volatils.

Quelles seront nos stratégies d’appropriation ?

Comme le suggère la pratique du scrobbling, l’enregistrement de soi pourrait bien être une de ces stratégies, dont on voit les premières manifestations sur les réseaux sociaux. Réseaux sociaux, ou « égoïstement sociaux« , où le partage est peut-être surtout une manière de donner plus de réalité, de rendre plus concret et matériel ce qui m’affecte, dans un clip posté sur Facebook ou dans un paragraphe d’Adalbert Stifter partagé sur Babelio. D’ailleurs les réseaux sociaux et les services du web 2.0 se sont aperçu qu’ils n’allaient pas transformer tous les internautes en producteur de contenus, en artistes ou en chroniqueurs ; leur utilité première réside dans un intérêt de soi à soi, et non dans l’exposition aux autres. Aussi ces outils servent-ils de plus en plus à fabriquer du souvenir, à enregistrer notre vie, d’où le développement d’une palette d’outils, mashups et applications dérivées des flux facebook et twitter d’un utilisateur, pour éditorialiser et pérenniser ces contenus biographiques : Tweetbook, Proust.com

Autre caillou dans le jardin d’Eden du partage en ligne, la confidentialité de ces données sera  essentielle à l’adoption de tels services par l’utilisateur : mon parcours, mes écoutes, mes annotations m’appartiennent ; je dois pouvoir à tout moment les modifier ou les détruire, d’autant plus que les services proposés sont de plus en plus intrusifs.

Ce partage qui n’en est pas vraiment un, mais plutôt une manière de concrétiser une expérience émotionnelle ou intellectuelle pour soi-même, s’illustre par une expérience assez répandue. Celui qui souhaite partager l’émotion ressentie à l’écoute d’un morceau de musique voudra attirer l’attention sur un moment bien précis, une modulation, un changement de rythme, une inflexion de la voix. Le philosophe Peter Szendy, auteur de l’excellent essai Ecoute, Une histoire de nos oreilles, nous dit qu’au fond de toute écoute réellement active, même si elle est solitaire, il y a ce partage avec un tiers réel ou virtuel, ce remixage mental, avant même que la technologie ne le permette. Une appropriation sauvage et maniaque qui pousse Szendy à désigner les amateurs de musique par le joli néologisme de « clepto-mélomanes » :

“C’est vrai, j’aimerais chaque fois signer mon écoute. […] j’aimerais pointer, identifier et faire partager tel événement sonore que personne d’autre que moi, j’en suis sûr, n’a jamais entendu comme je l’ai fait. […] Et je suis même convaincu qu’il n’y a de l’écoute musicale qu’à la mesure de ce désir et de cette conviction ; autrement dit, que l’écoute – et non l’audition ou la perception – commence avec ce désir légitime d’être signée et adressée.”

Peter Szendy, Ecoute, Une histoire de nos oreilles, Minuit, 2001.

Invoquant la pratique du remix, Szendy décrit également la possibilité offerte par le numérique d’inscrire nos annotations sur la musique même, aussi aisément que nous le faisons avec le livre imprimé ; il invente ainsi l’expression de « marque-plages » par analogie avec le livre.

Et c’est aujourd’hui par les fonctions de partage de certains services en ligne qu’on voit ces « marque-plages » entrer dans la pratique des internautes lambda : URL paramétrable sur le player Youtube ou sur Spotify, pour décider à quel moment doit commencer la musique qu’on partagera sur les réseaux sociaux, ou deeptaging sur le site SoundCloud, permettant de déposer son commentaire directement sur l’onde sonore d’une piste, les commentaires de chacun se déroulant ensuite au fil de l’écoute, comme une conversation cristallisée [2]. Avec de tels outils, je peux garder trace, à un niveau de granularité sans précédent, de ce qui m’affecte.

C’est donc une caractéristique fondamentale du document numérique qu’il soit inscriptible : c’est probablement même la condition de sa survie dans la future jungle numérique, cette possibilité d’inscrire son parcours dans le document étant une forme symbolique d’appropriation, une compensation de la perte d’adhérence. Phénomène qui, en poussant la logique un peu plus loin, rejoint le concept de « remixabilité » [3] cher à Lev Manovich.

André Gunthert décrit également cette appropriation symbolique par le partage et le remix comme condition nécessaire de l’accès à la culture d’aujourd’hui :

« L’écologie numérique ne fait pas qu’encourager la production de remixes. Elle établit l’appropriabilité comme un critère et un caractère des biens culturels, qui ne sont dignes d’attention que s’ils sont partageables. Hors-jeu, un contenu non-appropriable sera exclu des signalements des réseaux sociaux ou des indications des moteurs de recherche, évincé des circulations éditoriales qui constituent l’architecture de cet écosystème » (L’Oeuvre d’art à l’ère de son appropriabilité numérique)

Il en va  de même pour le livre, même si l’on perçoit volontiers la lecture comme une activité essentiellement solitaire, passive, immersive – ce qu’elle est aussi. Les marques diverses de la trajectoire du lecteur dans le texte (surlignements, pages cornées, annotations, index des annotations…) sont autant de stratégies de mémorisation, de matérialisation, – parfois aussi fugaces et peu pérennes que les pensées et associations d’idées qui nous traversent à la lecture d’un livre (combien d’entre nous, hors usage professionnel ou universitaire, font réellement quelque chose, après-coup, de leurs annotations ?).

Pour autant, ces interactions constituent une part importante de l’expérience de lecture. Tellement importantes que c’est un facteur de non-fréquentation des bibliothèques qu’on retrouve régulièrement dans les différentes enquêtes sur les non-publics, le règlement d’une bibliothèque prohibant strictement de crayonner sur les livres prêtés.

Et si les bibliothèques avaient justement une carte à jouer avec le numérique, pour mieux prendre en compte l’expérience intime du lecteur ? Car, même si on associe spontanément ces techniques aux supports physiques, les applications de lecture numérique permettent de retrouver ces interactions, de façon enrichie (comme en témoigne régulièrement le blog très stimulant de Marc Jahjah). C’est aussi en quoi l’obstacle des DRM est une grave réduction de l’expérience de lecture.

Les bibliothèques n’ont pas fini de tirer les conséquences de ces nouvelles manières de se construire une culture musicale, littéraire ou cinématographique. Les fonctionnalités d’échange, d’annotations et de recréation seront la base de la culture de demain.

[1] « Ne pas oublier dans l’analyse de ce comportement que la collection acquiert une fonction biologique évidente avec la construction du nid chez les oiseaux. » Walter Benjamin, « Le collectionneur », in Le Livre des passages.

[2] Ou encore, dans le domaine audiovisuel, le logiciel Lignes de temps.

[3] « L’ère numérique remet en cause le fonctionnement de la culture populaire industrielle, qui imposait que l’œuvre soit consommée sous la forme choisie par l’éditeur. Les fans retrouvent, au contraire, les pratiques de la culture préindustrielle où les contes pouvaient être réappropriés en permanence par les auditeurs et les lectures. » (Patrice Flichy)

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