La bibliothèque comme banque biographique

Eva Kotatkova, House Arrest.

Il entre dans l’élaboration de toute offre numérique une part de prospective. En la matière, ce que j’ai lu de plus stimulant récemment est sans doute le livre de l’indispensable Frédéric Kaplan, La Métamorphose des objets (2009). Il y décrit l’évolution vers de nouvelles technologies, les “objets-interfaces”, plus intuitifs, plus intimement mêlés à notre quotidien, plus transitoires et plus remplaçables aussi, car, comme leur nom l’indique, ils ne contiendraient pas de contenus en local mais offriraient des moyens d’y accéder spécifiques à chaque besoin (lecture longue et profonde, ou bien lecture rapide, ou bien travail collaboratif…). Ils enregistreraient, à un niveau de finesse sans précédent, nos diverses pratiques (notamment culturelles), les traces de ce qui est écouté et lu, et de quelle façon, les annotations et “marque-plages”, donnant lieu à un nouveau matériau, une nouvelle valeur qu’il s’agira dès lors de savoir gérer.
Imaginant les conséquences de ce mode d’accès émergent, Kaplan propose le concept de “banques biographiques”, dont le rôle serait de stocker, sauvegarder et faire fructifier ces données personnelles, qui ne seraient plus stockées dans un objet unique mais accessibles depuis plusieurs interfaces grâce au “cloud” planétaire.
J’aurais tendance à voir sur les réseaux sociaux les premiers signes de matérialisation de ces “traces” de lectures individuelles, de parcours d’écoute, encore largement virtuelles ou cantonnées à une pratique intime, silencieuse et solitaire, et qui ne sont en rien l’attribut d’une utilisation “lettrée” du média. Ce n’est pas (seulement) de partage qu’il s’agit : entre le lecteur qui relaie sur Twitter une phrase des Cahiers de Paul Valéry lue sur Gallica et une adolescente qui poste sur son mur Facebook un bout de refrain du dernier Justin Bieber, le geste est le même : quelque chose m’affecte, et je veux dans le même mouvement 1) en garder trace 2) le partager avec un tiers (réel ou imaginaire) 3) et par là même me l’approprier un peu, et donner plus de réalité à ce qui m’affecte.
Une économie de la culture où le concept de possession (d’une collection personnelle) se dilue de plus en plus (essor des modèles par accès, type Spotify, contre l’ancien modèle du téléchargement de fichiers) va nous conduire à inventer de nouvelles formes d’appropriation, qui pourraient devenir ensuite des outils de réflexion sur nos propres pratiques culturelles.

En effet, Kaplan distingue deux types de données : les traces et les marques. Empreintes recueillies de façon automatique, les traces (par exemple mon historique Youtube) s’opposent aux marques, à caractère intentionnel, avec divers niveaux de profondeur (toujours sur Youtube : le “J’aime”, puis l’enregistrement en favori, puis le commentaire, puis l’abonnement aux publications de l’auteur de la vidéo, puis l’intégration sous forme de playlist à un best-of mensuel, ou annuel, ou à une liste thématique, etc.).
Il décrit ensuite 3 processus d’exploitations, d’affinage de ce “minerai biographique” :

  • analyses structurelles : dégager les structures, les régularités
  • agrégations : combinaison avec des données collectives
  • spatialisations : mise en forme (graphiques, timeline, cartographie, animations…)

L’intérêt pour l’utilisateur étant de dégager des logiques insoupçonnées, ce que Kaplan appelle des “exercices de lucidité” (“par exemple, ne plus avoir à mémoriser une liste de course, mais être plus lucide sur ses pratiques alimentaires”). Rejoignant un peu le concept de “documentarisation de l’individu” cher à Olivier Ertzscheid, Frédéric Kaplan ne pense pas que l’avenir du numérique soit de transformer chacun en créateur mais plutôt que ces nouveaux “journaux intimes rédigés avec l’aide de nos objets” seront des outils de réflexion sur soi. Plus question de publier, il s’agit d’enregistrer pour soi, pour avoir une pratique plus consciente et plus riche : lifelogging plutôt que lifecasting, pour paraphraser Hubert Guillaud.
Quel rôle pourra jouer la bibliothèque dans ce futur écosystème ? D’abord, par sa légitimité institutionnelle et l’absence d’intérêts commerciaux, ne bénéficiera-t-elle pas d’un capital de confiance qui pourrait la démarquer des prestataires privés (car Kaplan ne manque pas de souligner les évidentes questions de confidentialité, les risques de basculer vers une société de contrôle) ? N’aura-t-elle pas la capacité de centraliser les pratiques culturelles plurielles, de lier des catalogues et des interfaces entre elles ? Anticiper au mieux ces évolutions en bibliothèque, ce serait alors :

  • assurer la fluidité du passage entre l’interface bibliothèque et les différent médias sociaux, pour l’ensemble des contenus documentaires édités ou "propulsés" par la bibliothèque.
  • prendre en compte systématiquement les supports mobiles, qui préfigurent ces futurs “objets-interfaces” dont parle Kaplan. Livres numérisés et playlists doivent être accessibles par des players adaptés aux smartphones et aux tablettes.
  • permettre à l’usager de personnaliser le portail web de la bibliothèque par combinaison: pas seulement par identification à une catégorie prédéfinie (jeunesse, ado, senior…) mais par l’ajout et la construction ad libitum, comme d’une page netvibes, de sa constellation d’intérêts hétérogènes. La mère de famille peut s’intéresser tant aux animations jeunesse proposées par la bibliothèque qu’aux polars pour sa lecture personnelle (je rêve d’un design aussi intuitif que le prototype de la table "Thematic areas", à voir en vidéo sur Muséolab…). Ce qui nous conduit au point suivant :
  • proposer des contenus éditorialisés abondants, riches et réguliers. Car il ne s’agit pas seulement de “valoriser” nos contenus mais de nous intégrer dans un ensemble plus large, sans quoi le service ne présenterait que peu d’intérêt pour l’utilisateur. Le numérique en bibliothèque est encore trop souvent pensé de façon déconnectée des contenus, et déconnectée de l’offre accessible ailleurs en ligne.
  • inventer de nouvelles formes de capitalisation des “traces” (historique des recherches à la manière de Google History, des prêts, des livres et musiques téléchargés, génération de nuages de mots-clés) et des “marques” (citabooks, etc.). Exemple des “exercices de lucidité” appliqués à la lecture, Librarything permet de visualiser une foule de statistiques sur sa bibliothèque personnelle – certes d’un intérêt inégal : époques de publication des livres lus, nationalités des auteurs, vitesse de lecture, combien de livres environ je lirai cette année si je garde le même rythme, etc. Citons encore l’application Kobo pour tablettes avec son onglet "Reading stats", ou dans le domaine musical, les graphiques de LastFm.
  • offrir à l’usager des interfaces qui lui permettent d’inscrire son parcours dans les documents (surlignages, annotations, signets), et de le récupérer et/ou partager aisément (je pense notamment à ce que permet 24Symbols). C’est une formidable opportunité du numérique que de permettre – enfin ! – aux lecteurs d’une bibliothèque d’annoter librement un ouvrage sans craindre les foudres du bibliothécaire. D’où le peu d’avenir des interfaces de lecture fermées sur elles-mêmes, qui n’autorisent pas d’exporter les annotations ni de naviguer souplement vers d’autres applications.

Les bibliothécaires deviendront-ils des gestionnaires de traces autant que des gestionnaires de collections ?

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9 réponses à La bibliothèque comme banque biographique

  1. Permettre que les gens utilisent les traces des objets qu’ils empruntent à la bibliothèque me semble en effet assez fondamental. Avec une remarque pourtant : que ces traces s’intègrent à d’autres écosystèmes plutôt qu’elles ne créent le leur.
    A mon avis, l’usager n’a pas besoin d’avoir un répertoire de plus : les données de sa bibliothèque, étanches aux autres silos de données (les librarything, les Babelio, les spotify ou LastFm…), mais bien au contraire d’une offre qui les dépasse et aide à aller plus loin…
    http://lafeuille.blog.lemonde.fr/2010/04/28/pourquoi-avons-nous-besoin-de-catalogues-20/

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