Lire les yeux fermés

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jonwick04 cc-by (source : flickr)

« Dans la gare italienne, anonymes parmi les voyageurs, s’entrecroisent ceux qui n’ont d’autres destinations que l’épuisement ou la faim, le désœuvrement, la concupiscence de petits larcins ou d’assouvissements biscornus, le recueillement aussi : dans son architecture, de la salle des pas-perdus aux salles d’attente, de la chapelle aux alcôves d’aisance, elle ménage des trajectoires de répit et de bonheur clandestin. Dans un temple japonais, celui dit de la mousse, à Kyôto, les moines sont les gardiens des vœux que leur confient les visiteurs du monde entier : leur forteresse semble n’avoir été construite que pour préserver ces liasses de parchemin compressées sous l’autel, comme un coffre-fort des secrets de l’univers, une banque de souhaits : l’année durant, sans commettre l’indiscrétion de les déchiffrer, les moines du temple de la mousse ne font que se concentrer pour qu’ils s’accomplissent.

Il y a quelque chose de la gare italienne, et de ce temple japonais, dans le Centre Georges Pompidou. Les messages sans nombre recelés par la Bibliothèque publique d’information, que viennent consulter par milliers des visiteurs d’occasion ou d’habitude, ressemblent à ces vœux gérés par les moines japonais. Poètes, journalistes, hommes de science, écrivains ont abandonné dans ces millions de volumes vérités et mensonges tapis dans les nervures du papier pour mieux se prêter à la réanimation. Cette bibliothèque est un lieu d’égalité, d’un rêve commun : celui de la découverte de soi, et de ses aventures. Les arrogances sont débusquées aux portillons électroniques. Les analphabètes peuvent bien fraterniser avec les savants : ils ne seront pas démasqués. Les uns et les autres pourront même lire les yeux fermés. Un homme a la tête penchée sur un album illustré où est écrit en gros : LES ASTEROIDES ; personne ne se moquera de lui, son rêve le sacre étudiant des astres. »

Hervé Guibert, L’œuvre sans fin, extrait d’une brochure publiée à l’occasion du Xème anniversaire du Centre Georges Pompidou, en 1987.

"Comme à la piscine ou dans une église, chacun s’adonne, dans les salles de lecture des bibliothèques, à un exercice individuel et en vérité insondable mais, l’accomplissant au milieu d’une multitude qui fait de même, il paraît n’être qu’un échantillon de l’activité générale, laquelle suscite une présence incommensurablement plus vaste que la sienne. On est placé sous la vigilance d’une altérité diffuse dont l’aménité s’exerce comme un ascendant et par conséquent intimide. [...]
Il entre une part de fantastique en ces vastes halls, et l’on comprend que l’ange des Ailes du désir, exempt du besoin de connaître et de comprendre, pour qui les livres ne sauraient contenir un savoir que sa nature lui fournit sans effort, exprime, en parcourant les salles de la bibliothèque où il s’est égaré, tombant à tous les niveaux sur des humains figés dans une attente pour lui absurde, un étonnement mêlé de compassion, une sorte d’interrogation consternée, une curiosité où la stupeur le dispute à l’effroi : quel plaisir pourrait-il les deviner en train de prendre en s’infligeant ce devoir qui a toute l’apparence d’une sanction? [...] Quelle raison pourrait-il trouver à cette coutume qui les enferme hors de la vie, leur impose cette aberrante dormition, leur inculque cette phénoménale patience ?
Il a trop de miséricorde pour se moquer d’un rite guère moins vain à ses yeux que des croyances superstitieuses aux nôtres. C’est un ange qui a pris assez d’humanité pour sentir la part d’absolu que les hommes cherchent à combler ainsi en eux. [...] Il compatit au manque qui les pousse à chercher dans les textes sinon la panacée du moins les révélations ou les confessions fraternelles aptes à rendre moins lourd le mystère qu’ils sont pour eux-mêmes. [...]

La vision de ces dos offre les corps comme des natures mortes, c’est-à-dire pris d’une immobilité qui les livre non dans leurs qualités sensuelles telles que peuvent les révéler la démarche ou les gestes mais dans leur caractère incompressible, non dans leur épiphanie formelle mais au plus près de ce qui est leur essence. Ce qu’il traduit alors, le corps, même réduit à ces contours obtus, même fermé en cette coque sur quoi le regard ne peut buter, et glisser, et s’émousser, sans chance de relever aucun trait individuel et qui chante, qui enchante, sans espoir de se perdre en aucun creux qui émeuve, aucune cambrure qui soulève le coeur, ce qu’il traduit, c’est la stupéfiante affirmation de l’être, l’avidité qui le soutient, son désir, son acharnement."

Patrick Drevet, Petites études sur le désir de voir, tome II, Gallimard.

(Extraits déjà mis en lumière sur mon précédent blog)
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2 réponses à Lire les yeux fermés

  1. Jehanne dit :

    J’aimerais savoir d’où provient l’extrait vidéo. Merci.

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