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© Jose Rosero

[Petite précaution liminaire : cette hypothèse d'école, émise du point de vue de la lecture publique, n'a d'autre prétention que de soulever le débat. Vos réactions, même les plus épidermiques, sont donc les bienvenues!]

A l’origine de ce billet, il y a d’abord cette parenthèse de Gilles Eboli dans son récent article De l’accès : la bibliothèque, lieu de l’accessibilité ?, décrivant les bibliothèques comme vivant « à l’heure de la récupération des notices, des automates de prêt et de retour, voire des listes d’acquisitions (« Non ! pas les acquisitions ! ») proposées par les fournisseurs sur profil » – un trait d’ironie qui tente de désamorcer ce qui semble presque un tabou.
Il y a ensuite cette remarque très juste d’une collègue, à qui je faisais part de mon intention de demander à notre fournisseur, comme prévu par notre marché d’acquisitions, de réaliser une liste de documents sur la thématique de notre prochaine bibliographie, afin de compléter le travail des bibliothécaires : « les libraires vont faire une recherche sur Electre, on est capables de le faire aussi bien ».
Précisément : sur le terrain de la sélection de titres d’après des critères de recherche définis, le libraire et le bibliothécaire ont les mêmes compétences. La plus-value des bibliothécaires est ailleurs : définition des besoins de son public, connaissance de son fonds (points forts, points à développer), formalisation des objectifs dans des outils régulièrement mis à jour, gestion du rayon (désherbage, réorientation vers la réserve active, éventuellement fonds tournant…), valorisation. Tâches parfois sacrifiées dans les bibliothèques publiques, faute de temps.
En tentant de rassembler des éléments d’expérience sur l’externalisation des acquisitions en bibliothèque, je n’ai trouvé que des exemples américains, ainsi décrits par Cécile Touitou dans un article de 2008 :

L’établissement de listes de suggestions d’acquisitions est quelquefois confié au prestataire, le bibliothécaire conservant le choix final. Ailleurs, c’est pour une partie du fonds pour lequel on manque de spécialistes (musique classique ou ouvrages en langue étrangère, par exemple) ou pour des nouveaux médias (livres lus au format Playaway, par exemple) ou encore pour des ouvrages que l’on aurait acquis de toute façon (les « must-have » que sont, par exemple, les sélections du New York Times) que l’on externalise le travail.
Certains choisissent de commencer un partenariat avec un prestataire en lui confiant la fiction adulte, où le choix est plus simple, conservant le choix des documentaires dans le giron de la bibliothèque. Après quelques mois de test, ils envisagent l’extension éventuelle du contrat. Se décharger de la constitution fastidieuse de telles listes permet aux bibliothécaires de se consacrer à l’analyse de leurs collections et au développement d’une politique d’acquisition adaptée aux besoins. Les mots du directeur commercial de Baker & Taylor, fournisseur des bibliothèques de Phoenix, vont dans ce sens : « Nous constituons un ajout à leur équipe en leur permettant de se concentrer sur ce qui fait de leur bibliothèque locale un établissement local » (« Allowing them to concentrate on what makes their local library local »).

C’est donc d’abord se donner les moyens d’élaborer et de mettre à jour régulièrement des cahiers des charges très définis pour chaque domaine (voire pour chaque établissement dans un réseau). Je crois personnellement que les bibliothécaires sont, pour la plupart, convaincus de l’utilité des plans de développement des collections, protocoles de sélection et autres corpus d’éditeurs et d’auteurs ; si, vingt ans après les travaux de Bertrand Calenge ou de Thierry Giappiconi, si peu d’établissements municipaux se sont dotés de ces outils, c’est parce que le quotidien les en a empêchés. Et je ne parle pas seulement de temps, mais d’un circuit du document qui laisse peu de place à ce travail.

A l’échelle d’un réseau, j’y vois aussi un moyen de favoriser la spécialisation, la cohérence et la variété de l’offre sans multiplier de façon ingérable les réunions d’acquisition. Une manière de résoudre le paradoxe de la « méthode Pouchol« , consistant à confier à un seul acquéreur un domaine d’acquisition sur tout un réseau, et qui tentait déjà d’harmoniser deux modèles a priori inconciliables : spécialisation/centralisation et logique de proximité.

C’est enfin et surtout, alors que le bibliothécaire est souvent son propre juge, évaluateur privilégié de l’adéquation des objectifs avec son fonds, l’occasion de permettre à l’acquéreur de prendre du recul, d’être plus critique vis-à-vis de son fonds, et d’avoir les moyens de développer un projet à son niveau, plutôt que de subir, parfois à contre-coeur, un plan de développement des collections édicté par sa hiérarchie. Je crois plus responsabilisante et plus pérenne la politique documentaire qui part de la gestion des rayons par les bibliothécaires plutôt que de la volonté du conservateur.
Une gestion du rayon plus suivie me ramène aussi à la question des fonds tournants, que la technologie RFId va de plus en plus favoriser, et qui permettraient aux réseaux de bibliothèques d’améliorer leur taux de renouvellement, de développer une nouvelle forme de richesse, par l’actualisation et le dynamisme et non plus par l’accumulation.

Au-delà de l’hypothèse ainsi brutalement formulée (je serais, finalement, assez mal placé pour défendre l’externalisation pure et simple des acquisitions), je m’interroge sur l’implication des équipes dans la mise en oeuvre d’une poldoc, et sur l’optimisation de la relation entre libraires et bibliothécaires, souvent sous-exploitée par les marchés d’acquisitions des bibliothèques.

« La bibliothèque comportait trois étages en hauteur, et un sous-sol symétrique en profondeur sur lequel on possède peu de précisions, car il fut en partie obstrué par les décombres et rendu d’une exploration difficile. Selon les indices relevés au cours des fouilles, certains archéologues ont pensé que les trois étages situés au-dessus du niveau du sol correspondaient à trois niveaux temporels de la conscience :

PRESENT. PASSE. FUTUR.

Le sous-sol, qui était d’une profondeur et d’une disposition égales (le négatif) aurait été l’espace de l’oubli. Toujours selon cette thèse, le grand espace vide situé au centre du bâtiment, constituait un déambulatoire propice à la réflexion et aux rencontres.

Autour de cette cour centrale, sur laquelle ouvraient les portes d’accès aux diverses alvéoles, s’ordonnaient concentriquement quatre types de salles correspondant à quatre modes de connaissance :

PASSIONNEL. INTUITIF. EXPERIMENTAL. SPECULATIF.

Toutes les salles délimitées par ce quadrillage communiquaient entre elles horizontalement et verticalement, au moyen d’escaliers et de portes. Les quatre côtés de la cour centrale correspondaient aux quatre chapitres :

HOMME. NATURE. CREATIONS HUMAINES. CONCEPTS,

comportant chacun un certain nombre de portes surmontées d’un titre. Ces portes ouvraient chacune sur une complexe de douze salles reliées entre elles, et contenant des documents complémentaires sur le même sujet. L’exploration d’un même sujet d’études demandait donc au chercheur un déplacement dans l’espace à la fois vertical et horizontal, correspondant à différents niveaux temporels, et à divers modes de connaissance. Un système de coloration symbolique des salles permettait de s’orienter chromatiquement. Quelques schémas simples aident à comprendre le fonctionnement de l’édifice. Un incessant mouvement de personnes animait la Grande Bibliothèque. C’est dans la cour centrale, où régnait une grande clarté, que se croisaient et tournaient les Idées tandis que sous terre se formaient les Rêves et les Conspirations. »

Anne et Patrick Poirier développent depuis une quarantaine d’années une oeuvre entre narration et arts plastiques, sur le concept de l’archéologie-fiction. Faux relevés de fouille, maquettes, plans, photographies, composent un interrogation sur la pensée, la mémoire, la ruine comme signe de la catastrophe mais aussi comme transmission, moyen de se situer dans le temps et l’univers.

Mnémosyne (1990), dont est tiré l’extrait ci-dessus, décrit une bibliothèque utopique à la manière de Ledoux et Boullée, également inspirée par le travail de l’historien de l’art Aby Warburg.

(Illustration : Deep Memory #V)

Le livre, invention aussi indépassable que le marteau, disait l’autre.

(C’est une campagne de publicité qui ne date pas d’hier, mais bon, c’est Noël…)

imageLa fin de l’année approche, et avec elle la perspective des répartitions budgétaires par domaines d’acquisition pour l’année à venir, moment privilégié où le bibliothécaire se pose des questions que le quotidien vient souvent occulter. Il sait bien, pourtant, que dans un contexte de budgets et d’espaces parfois très contraignants, l’évaluation rigoureuse de l’adéquation de l’offre aux usages du public est d’autant plus nécessaire. D’autant plus nécessaire aussi que les proportions documentaires des bibliothèques, façonnées par leur historique, ne prennent pas toujours en compte les évolutions des 10 dernières années (je pense notamment à la place de nos documentaires, fortement dépréciés depuis l’essor du haut débit… :-) ).

Or voilà : même si les méthodes statistiques utilisées habituellement en bibliothèque définissent parfois de vagues seuils critiques (taux de renouvellement à 7,5%, taux de fonds actif à 50%…), l’articulation entre les indicateurs (le nom dit bien ce qu’il veut dire) et l’objectif de fonds (acquisition – désherbage) implique (c’est la condition de tout choix, de toute stratégie) de se construire par le respect ou l’écart d’une norme, d’un jalon explicite – le plus souvent, manquant. Lacune d’autant plus criante quand on se soucie de réinterroger les proportions d’une collection à l’échelle « macro »…

Prenons par exemple le célèbre taux de rotation. Indicateur relatif (à la bibliothèque considérée, aux chiffres des années précédentes), délicat à interpréter, il est connu des bibliothécaires, facile à calculer et permet de corriger les jugements empiriques sur l’usage des collections, à ces 2 grandes limites près :

  • il est peu adapté pour l’analyse des grandes proportions. On observe volontiers le TR des 600 ou des romans policiers, rarement celui des proportions adultes / jeunes, ou documentaires / fictions. Les observerait-on, que le chiffre obtenu serait très difficile à interpréter, à traduire en objectif de fonds, par manque d’éléments de comparaison.
  • il ne fournit pas de repère quantitatif clair. Ce n’est pas son rôle. Avec le risque que, d’année en année, on fasse invariablement le même constat : pas assez de sciences, pas assez de 600, etc., car on n’a pas tiré les justes conséquences des indications données par le TR l’année précédente.

Le taux de rotation n’est qu’un exemple : les indicateurs donnent des directions mais peu de repères quantitatifs, un diagnostic du détail mais pas des grandes proportions. Dès lors, l’une des pistes à explorer peut être la fameuse formule de Larbre-Dousset (1988), du nom d’Emmanuel Dousset et François Larbre. Je ne crois pas trop m’avancer en disant que très peu de bibliothèques publiques françaises l’utilisent (mais c’est le cas au SCD de l’Université Paris X, si on en croit leur charte documentaire). Ce n’est pas réellement un indicateur, mais une méthode inspirée des travaux de Mc Clellan, visant à déterminer la taille idéale d’un segment de collection relativement à son usage, en associant une pondération qui évite aux classes qui sortent peu d’être écrasées par les classes les plus plébiscitées. Précisons également que certains domaines (fonds spécialisés, fonds à valoriser…), relevant d’une politique d’acquisition spécifique et volontariste, sont à exclure du calcul.

Elle est souvent présentée comme une formule servant à déterminer les proportions documentaires initiales lors de la création d’un établissement, bien qu’elle se nourrisse des statistiques de prêts et ne puisse donc être « ajustée » convenablement que lorsque la bibliothèque dispose d’au moins un an de chiffres de prêts. C’est donc bel et bien un outil destiné à la gestion courante d’un fonds. Volontiers raillée pour sa précision prétendument abusive (la méthode LD propose pourtant de pondérer un résultat par 2 exposants, ce qui permet de définir une fourchette et non un chiffre intangible), elle fait un peu figure, comme le Conspectus, de monstre de la politique documentaire : outils d’une précision fascinante et impossibles à mettre en oeuvre…

Le principal intérêt de la méthode de LD est de penser la collection de façon arborescente : d’abord la grande échelle (adultes – jeunes), puis l’intermédiaire (docs – fiction) et enfin le niveau plus petit (domaines, genres). Si le fonds de la bibliothèque est important, dans le cas d’une médiathèque centrale par exemple, on peut même l’appliquer au niveau plus fin. Cela signifie qu’on peut l’utiliser au sein d’une quantité de documents déterminée (par exemple : les documentaires adultes doivent rester à quantité à peu près égale, car la bibliothèque, très pragmatiquement, souhaite assurer une relative stabilité au grand découpage de ses espaces), ou remettre en cause la taille de l’ensemble supérieur (et intervenir à un moment où une bibliothèque se pose la question de la taille de son fonds de documentaires, par exemple). Ses limites :

  • Plus la bibliothèque est petite, plus l’objectif est difficile à utiliser chaque année, les chiffres de prêts par domaines variant dans une plus grande proportion pour un petit établissement que pour une grosse médiathèque de 200 000 documents.
  • Il est difficilement compatible avec des taux de renouvellement prédéfinis par domaines.
  • Il serait tentant d’y voir un moyen de s’exonérer de toute analyse, puisque le même chiffre garantit à lui seul le respect de deux contraintes (demande du public + variété de l’offre moins demandée). La naturelle fascination (voire fétichisme) pour le chiffre ne doit pas faire oublier les autres contraintes (taux de renouvellement souhaités, âges maxi, etc., sans parler des contraintes structurelles : espaces, mobilier, personnel…). Et, comme tout chiffre de prêt, il est à mettre en perspective avec le public à conquérir (appliquer une pondération spécifique pour les domaines documentaires plébiscités par les publics absents ?). La question est maintenant : y a-t-il des raisons de s’écarter du chiffre proposé par la méthode de LD?

Bref, très utile lors de la création d’une bibliothèque (à condition de disposer de chiffres de prêts d’une population « équivalente » par l’âge, les CSP…) ou d’un désherbage massif (en appui des âges médians, pour indiquer les grandes masses où le désherbage devra s’exercer), cette formule stimulante doit être utilisée avec sens critique. Appliquer Larbre-Dousset aux grandes proportions d’une collection à l’occasion d’un désherbage, c’est un peu comme aller chez le coiffeur quand on a l’habitude de se faire couper les cheveux par ses amis ou sa famille : redonner une forme à sa coiffure, pour le plaisir de se rendre méconnaissable et d’entendre vos amis fidèles vous dire : « Oh, comme ça te change… »

(Merci à Emmanuel Dousset pour sa disponibilité et sa gentillesse)

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Jan Fabre, L'Homme qui mesure les nuages (1998), Bruxelles.

Bel article sur le blog d’Aaron Schmidt, « Les bibliothèques doivent devenir meilleures à l’usage » (découvert via Librarian in black).

Une preuve qu’un objet est bien fabriqué est qu’il se bonifie après usage. Songez à votre jean préféré, ou au joli cartable en cuir qu’un père offre à son fils. Ces objets ne s’apprécient pas à leur valeur strictement monétaire ; ils sont plus agréables à utiliser que lorsqu’ils étaient neufs. [...] Quoi de commun entre les habitudes des consommateurs et les bibliothèques ? Exactement de la même façon que les économistes sont obsédés par l’accroissement du PIB, les bibliothécaires sont obsédés par leurs chiffres de prêts.

[...]

Tout comme l’accroissement continu du PIB n’est pas viable, les bibliothèques ne peuvent indéfiniment optimiser leurs stratégies de développement des collections. [...] Je ne suis guère intéressé à l’idée d’être un simple distributeur de contenus. Et vous même ? Même si nous concurrencions les grands libraires en ligne, même si nos recommandations de lecture surpassaient celles d’Amazon, même si nous pouvions offrir plus de musique qu’ITunes, nous avons des choses plus importantes à faire. Ce qui m’intéresse, c’est aider les gens à réaliser leurs projets.

[...]

De même qu’il y a des difficultés (quantitativement et qualitativement) à évaluer les qualités de votre jean préféré après cinq ans d’utilisation, les bibliothèques ne disposent pas encore d’outils pour mesurer leur efficacité sans les statistiques de prêt. Mesurer quelque chose d’aussi grandiose et vague que « aider les gens à réaliser leurs projets » n’est pas sans poser quelques défis.

Contestant au passage le Hennen’s American Public Library Ratings, sorte de classement wikio des bibliothèques publiques américaines, en 15 critères qui rappellent nos stats DLL, l’auteur finit par formuler une hypothèse sur laquelle je suis plus réservé : un label « LibraryMade », façon Creative commons, qui fonctionnerait sur le principe du trackback vers le contenu de la bibliothèque.

Reste que la lecture de ce bref article intervient à un moment où je m’interroge sur la pertinence de méthodes d’évaluation de la politique documentaire presque exclusivement fondées sur l’exploitation des données de prêt, soit une zone finalement très circonscrite des missions de l’établissement en matière d’offre documentaire, laissant de côté le public fréquentant non emprunteur et l’immense continent des publics à conquérir. Aujourd’hui, alors que la vision des missions de bibliothèques s’est insensiblement modifiée ces dernières années, pouvons-nous continuer à évaluer notre offre documentaire à la même aune ? Mesurer la poldoc à l’ère d’Internet, n’est-ce pas pareillement « mesurer le nébuleux » ?

ImageNé en 1974, Julien Prévieux est à un artiste français à tendance conceptuelle. Il est l’auteur des savoureuses Lettres de non motivation (2000), bijoux d’absurdité joyeusement anarchistes à feuilleter ici. Son goût pour les retournements le conduit en 2008 à proposer une bibliothèque des savoirs obsolètes : La totalité des propositions vraies (avant). Cette installation présente une sélections d’ouvrages au contenu périmé : guides de savoir-vivre, manuel d’informatique (Windows 95 pour les nuls), biographies sportives (Top Tennis, Yvan Lendl, 1987), vieux codes Dalloz, Les Choses de la vie de Jérôme Bonaldi, Protégez-vous des cambriolages de Jean-Claude Bourret et autres Cuisiner au micro-onde. Les trésors ainsi recueillis prennent place dans un meuble circulaire (inspiré du décor du Docteur Folamour), permettant leur consultation.

L’intégralité des textes, numérisés, ont ensuite été soumis à une analyse informatique afin d’en tirer des « prédictions ». Autour des ouvrages, en blanc sur noir, se ramifie une improbables et énigmatique carte heuristique décrivant d’hypothétiques évolutions techniques. Une interrogation pleine d’ironie sur la notion de modernité, et sur un savoir toujours contextuel et précaire.

ImageFavoriser le dialogue avec l’usager et conquérir de nouveaux publics ne passe-t-il pas aussi, d’une certaine manière, par un nécessaire « lâcher prise » sur le contenu ? C’est ce que je me demandais il y a quelques jours, en découvrant sur le site satirique The Onion cet article sur la nouvelle politique du Metropolitan Museum de New York permettant aux visiteurs de toucher les oeuvres (1). Sacrilège ultime ? Comme le serait, en bibliothèque, de proposer des collections non sélectionnées sur un critère de qualité, de présenter des documents en vrac, d’accepter que le lecteur puisse se les approprier s’il le souhaite, bref d’accueillir des zones de transgression des codes habituels de l’institution-bibliothèque (sélection, classement, respect du livre…) ? Réformer l’image verticale de la bibliothèque implique, aussi, de donner à nos lecteurs le moyen de « toucher », de démystifier le savoir et la culture, et peut-être d’imaginer des solutions simples où collections et services « satellites » trouvent place auprès de l’offre ordinaire.
A vouloir dresser une petite revue des formes que pourrait prendre cet espace intermédiaire, il me vient ces quelques idées, offrant toutes une complémentarité avec les collections de bibliothèque, – un peu à la façon d’un célèbre festival de spectacle vivant où le « off » est devenu aussi important que le « in » :

  • Favoriser l’échange de documents entre usagers. Comme souvent, les modèles viennent du 2.0 : en ligne, le service Bibale propose, à l’instar de feu le site Colivri, de trouver quel utilisateur de la communauté possède un livre recherché et, via un outil de géolocalisation, de l’échanger avec l’utilisateur. On peut imaginer aisément que, parmi la communauté des lecteurs d’une bibliothèque, se constitue une sorte de club de lecture et d’échange à l’échelle d’une commune (ou d’une université), la bibliothèque assurant une caution de fiabilité, se transformant potentiellement en une sorte d’agence de rencontre de lecteurs. Citons, sur le même principe, la Médiathèque partagée.
  • Les fouillothèques, bacs autogérés où les dons des lecteurs sont intégrés directement. Le concept, issu des maisons de quartier, est déjà en oeuvre à la médiathèque de Florange ou de Vauréal. Volontiers disposé à côté de l’entrée, comme les bonbons ou les produits à 1 euros dans les supérettes, le bac conjugue les joies sérendipitaires de l’étal de bouquiniste et une dimension collaborative qui sera un heureux complément aux choix légitimés par la bibliothèque. (NB : le même terme est parfois utilisé pour désigner les ventes annuelles d’ouvrages désherbés.)
  • Bibliothèque libre : espace où l’on pourra trouver des journaux gratuits pouvant être emportés par les lecteurs, accueillir gratuitement la production artistique locale (musique, textes auto-édités…).
  • Les bookcrossing : les document sont, classiquement, sélectionnés par les bibliothécaires. Mais au lieu de rejoindre les rayons, ils reçoivent un numéro d’immatriculation sur le site Bookcrossing.com et sont disséminés dans la ville. Le lecteur pourra ramasser le livre ou le dédaigner, le garder pour lui ou accepter de jouer le jeu et de le « relâcher », après avoir indiqué sur le site Bookcrossing ce qu’il en a pensé et le lieu il l’a abandonné. La bibliothèque est mentionnée sur l’étiquette du livre, promesse d’un lieu où le lecteur pourra trouver d’autres documents du même type (éventuellement avec des recommandations appropriées au document : « Si vous avez aimé ce livre, vous aimerez empruntez *** à la bibliothèque de *** »)
  • [mise à jour du 02.12.09] Les bibliothèques sauvages : boîtes disposées dans la ville, où le public peut déposer librement des livres et s’approprier ceux qui y ont été laissés par d’autres. En France, l’expérience a déjà été menée par les bibliothèques de Sarlat avec les « Boîtes à lire« .

Rejoignant ainsi des questions que se posent le monde de l’édition (impression à la demande, édition à comité de lecture collaboratif, prix littéraires non institutionnels de plus en plus plébiscités…) ou encore les musées, la bibliothèque favoriserait ainsi un mode parallèle de recommandation, par le lien entre usagers, en transformant son image et sa relation au lecteur, que certains règlements semblent continuer à considérer comme un délinquant en puissance…

(1) Précisons à tout hasard que le savoureux article sur le Metropolitan Museum est évidemment parodique.

C’est devenu l’une des scies du discours professionnel : plus d’espace, moins de collections en libre accès. Mais, très concrètement, le métier reconnait-il de nouveaux ratios dans ce domaine ? La réalisation d’un programme de construction, l’évaluation d’une collection, ou encore le souci d’harmoniser l’aménagement des espaces sur un réseau de bibliothèques, conduisent à se poser cette question prosaïquement quantitative.

Ecartons pour l’instant les critères de la population à desservir, du budget, du taux de renouvellement souhaité, dont nous parlerons dans de futurs billets, pour nous concentrer sur cet autre critère déterminant qu’est la surface. Laissons aussi de côté les calculs plus fins par support et par espace, qui seront décisifs in fine : il s’agit ici de trouver un outil de diagnostic plus global, ce qui passe nécessairement, comme tout outil de comparaison, par une uniformisation (c’est d’ailleurs là l’une des grandes limites de l’exercice de l’évaluation).
imageEntendons-nous : il s’agit de déterminer une fourchette et non un chiffre précis à la décimale près. Le grand classique Bibliothèques dans la cité, aux éditions Le Moniteur (1) nous met d’ailleurs en garde sur la manipulation d’un ratio :

« Sa précision s’avère parfois redoutable […]. Un autre danger du ratio est le corollaire de sa précision car elle impressionne et on lui attribue facilement un aspect normatif trompeur. Une utilisation trop souple des ratios peut également faire foisonner les hypothèses et les transformer en instrument de confusion plutôt que de clarté, surtout quand ils sont utilisés en série et qu’on les fait varier à l’infini. Ces exercices sont souvent utiles […] afin de définir ses bases de calcul et de les rendre cohérentes entre elles.» (p. 96)

En effet, la jongle entre surfaces utiles et SHON, surfaces totales ou dédiées collections a tôt fait de semer la confusion, sans même parler de la différence entre supports…

A notre connaissance, il n’existe pas de ratio national officiel de documents par mètre carré, mais on peut, à la rigueur, en déduire un des recommandations par habitants. Rappelons que, pour l’Etat, les minima sont les suivants (seuil pour obtenir une subvention, décret du 12 mars 1986 modifié) : 1 hab = 0,07 m2 = 2,2 documents (« DEL »). Soit : 1,27 m2 utile = 100 documents. (2)

Un ratio approximatif qui est cohérent avec les chiffres recommandés par la littérature professionnelle, si l’on ouvre, par exemple, le livre d’Anne-Marie Chaintreau et Jacqueline Gascuel, Votre bâtiment de A à Z, Mémento à l’usage des bibliothécaires (2000) :

Livres adultes : 1,25m2 = 100 documents
Livres jeunesses : 1,50m2 = 100 documents

Les comptes-rendus du Congrès 2009 de l’ABF présentent le récent projet de réorganisation des espaces dans les bibliothèques de la ville de Paris, faisant état « de nouveaux ratios : 40 documents / m2 (au lieu de 100 ou 120 comme souvent) ». Mais, selon Jean-François Jacques, qui a mené cette réflexion avec Francis Verger et a aimablement accepté de répondre à mes questions, le ratio idéal se trouve entre 30 et 40 documents par mètre carré, 40 étant un grand maximum, jugé approprié à Paris en raison du coût du mètre carré dans la capitale. Ces 30 doc/m2 sont déduits d’un espacement de 1,40m pour les axes de circulation principaux, et d’un ratio d’une place assise pour 10m2.
imageLes « nouveaux » ratios n’auraient-ils de nouveau que d’être appliqués ?

Afin que les contraintes d’espaces ne s’exercent pas au détriment de la variété de l’offre, une réserve centrale de réseau (avec livraison du document dans la bibliothèque de quartier de son choix, comme à Paris, Lille ou Rouen) vient avantageusement compléter l’offre en libre accès, en assumant le rôle de la « deuxième jambe » de l’offre documentaire décrite par Dominique Lahary. Le lecteur « chercheur » trouvera dans cette offre en accès indirect des documents d’un niveau plus avancé, – ce qui oblige à une politique documentaire formalisée où l’ensemble des équipes chargées de faire des acquisitions se sont au préalable mises d’accord sur les notions de niveau.

Le critère de la surface donne un chiffre à considérer comme un maximum (par opposition à un chiffre obtenu avec un ratio de populations à desservir, qu’on lira comme un minimum). Tout est affaire de choix en politique documentaire – ; cependant, sauf mission très spécifique assignée à la bibliothèque concernée, on peut considérer que tout excès de documents, au-delà du seuil des 40 documents par m2, se fait au détriment d’autres paramètres fondamentaux du service. Trop de documents, c’est fatalement :

  • un moindre taux de renouvellement
  • une organisation documentaire moins segmentée et donc moins favorable au butinage (par exemple, espace fiction adultes généralement monolithique au lieu d’être divisé par genres)
  • moins de place pour les collections petite enfance, dont certaines parties se retrouvent parfois présentées sur des étagères
  • moins de « zones d’appel », de valorisations des documents
  • moins d’accès Internet
  • moins de places assises, un lieu de vie moins convivial
  • … et le risque d’intimider voire de faire fuir les usagers les moins familiers des codes de la bibliothèque.

(1) Dit « Le Moniteur », comme on dit le Gafiot ou le Grove, encore qu’il tienne plus de la Bible de Gutemberg par sa rareté, ou du Talmud par sa mystérieuse autorité, et par la difficulté à y retrouver une information…
(2) Ces 0,07 m2 sont exprimés en SHON, et confondent les différents types de surfaces (public, circulation, professionnel). Soit, en transformant ces 0,07 en surface utile (en moyenne – 20 %) dédiée aux collections (grosso modo – 50%) : ((0,07 – 20 %) – 50 %)/2,2 X 100 = 1,27 m2

(Illustration extraite de la bande dessinée en ligne Bookhunters, par Shiga)

Merci à Dominique D. pour l’aide aux calculs !

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Photo : Life.com

Juste une question toute simple, venue en travaillant sur un futur billet au sujet des « fouillothèques » : comment renouveler nos tables de sélections, en évitant nos habituelles :

  • Nouveautés
  • Coups de cœur
  • Thématiques
  • Actualité (événements culturels locaux ou nationaux, mort de Claude Levi-Strauss, etc.)

Voici donc quelques propositions naïves pour des tables de suggestions innovantes, en appliquant la méthode créative du « concassage« .

Renversement :

  • « Les oubliés », sur le mode « nous sommes sur le point de les désherber, adoptez-les ! » Sans aller jusque là, la Médiathèque de Lomme, par exemple, utilise une table pour valoriser les livres non empruntés depuis 2 ou 3 ans.
  • « Nous avons détesté » (en hommage au célèbre contempteur des coups de cœur en bibliothèques), sur le mode de l’anti-recommandeur de LibraryThing.com. Par exemple, si j’ai détesté American psycho de Bret Easton Ellis (l’un des livres préférés de Sophiebib…), l’Unsuggester de LibraryThing me propose de lire Spiritual disciplines for the christian life. J’en connais bien qui vont voir un film juste parce que sa critique est mauvaise dans Télérama, alors…
  • « Bric à brac » : le désordre comme générateur de sérendipité. Choix arbitraire de documents ou de thématiques (comme les articles aléatoire de Wikipedia), sur des principes absurdes tels que : les auteurs dont on fête l’anniversaire ce mois-ci (à la façon des anniversaires d’Evene.fr).

Substitution (le lecteur à la place du bibliothécaire) :

  • « Vous avez beaucoup emprunté ». Oui, je sais, si un document est réservé cinq fois de rang, pas facile de le mettre sur les présentoirs (et d’abord, pourquoi on n’en a pas commandé 2 exemplaires de plus, s’il y a 5 réservations de suite ?). Puisque tout le monde connaît le pouvoir prescripteur du chariot des retours, pourquoi ne pas l’institutionnaliser ?
  • « Vous avez aimé » : une table présentant les documents sélectionnés par le club de lecteurs de la bibliothèque, par exemple.
  • « Ils sont à vous » : principe de la « fouillothèques », documents issus des dons, mis en vrac dans un bac, sans classement, non comptabilisés dans les prêts.

Augmentation (généraliser, perfectionner) :

  • « Au cinéma en ce moment » (documents sur le contexte historique d’un film, romans portés à l’écran, etc.), «dans les médias en ce moment », etc.
  • « En ville en ce moment » (concerts, danse, théâtre, expos…) : sélection bibliographique en écho aux événements culturels municipaux.

Modification (changer les temps et les lieux) :

  • Les romans de moins de 100 pages (pour les bibliothèques à côté d’un parc, par exemple…), ou au contraire les pavés
  • Un pays à l’honneur par mois : littérature, guides et récits de voyage (c’est vrai, il n’y a pas besoin de ça pour que ça sorte)

Sensualiser (notamment pour les jeunes publics) :

  • Livres rassemblés par format, par matériau, par couleur

Si vous avez connaissance d’expériences inédites en ce sens, en bibliothèque ou en librairie, ou que ce rapide brainstorming vous a donné des idées, n’hésitez pas à vous manifester dans les commentaires.

C’était jeudi 15 octobre à Lyon : deux conservateurs d’origine bordelaise (Raphaëlle Bats et votre serviteur) parlaient de veille collaborative en bibliothèque (tandis qu’au même instant, Benoît Roucou et le lyonnais Thomas Chaimbault parlaient presque du même sujet à… Bordeaux). L’objet principal de cette matinée était d’échanger sur des expériences pratiques, tant il est vrai que ces outils ne prennent sens que s’ils s’incarnent dans un projet global. Ma collègue y présenta son travail de coordination des Netvibes disciplinaires à destination des étudiants du SCD de Lyon 1, tandis que j’ai évoqué le projet des Signets de Gustave, portail collaboratif à destination des acquéreurs de la BM de Rouen. Ce diaporama n’était donc qu’un « chapeau » introductif. Les textes ont été rajoutés a posteriori d’après les notes de Raphaëlle et moi-même.

Merci encore à Médiat Rhônes-Alpes de nous avoir donné l’occasion de présenter ces expériences !

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