[Petite précaution liminaire : cette hypothèse d'école, émise du point de vue de la lecture publique, n'a d'autre prétention que de soulever le débat. Vos réactions, même les plus épidermiques, sont donc les bienvenues!]
A l’origine de ce billet, il y a d’abord cette parenthèse de Gilles Eboli dans son récent article De l’accès : la bibliothèque, lieu de l’accessibilité ?, décrivant les bibliothèques comme vivant « à l’heure de la récupération des notices, des automates de prêt et de retour, voire des listes d’acquisitions (« Non ! pas les acquisitions ! ») proposées par les fournisseurs sur profil » – un trait d’ironie qui tente de désamorcer ce qui semble presque un tabou.
Il y a ensuite cette remarque très juste d’une collègue, à qui je faisais part de mon intention de demander à notre fournisseur, comme prévu par notre marché d’acquisitions, de réaliser une liste de documents sur la thématique de notre prochaine bibliographie, afin de compléter le travail des bibliothécaires : « les libraires vont faire une recherche sur Electre, on est capables de le faire aussi bien ».
Précisément : sur le terrain de la sélection de titres d’après des critères de recherche définis, le libraire et le bibliothécaire ont les mêmes compétences. La plus-value des bibliothécaires est ailleurs : définition des besoins de son public, connaissance de son fonds (points forts, points à développer), formalisation des objectifs dans des outils régulièrement mis à jour, gestion du rayon (désherbage, réorientation vers la réserve active, éventuellement fonds tournant…), valorisation. Tâches parfois sacrifiées dans les bibliothèques publiques, faute de temps.
En tentant de rassembler des éléments d’expérience sur l’externalisation des acquisitions en bibliothèque, je n’ai trouvé que des exemples américains, ainsi décrits par Cécile Touitou dans un article de 2008 :
L’établissement de listes de suggestions d’acquisitions est quelquefois confié au prestataire, le bibliothécaire conservant le choix final. Ailleurs, c’est pour une partie du fonds pour lequel on manque de spécialistes (musique classique ou ouvrages en langue étrangère, par exemple) ou pour des nouveaux médias (livres lus au format Playaway, par exemple) ou encore pour des ouvrages que l’on aurait acquis de toute façon (les « must-have » que sont, par exemple, les sélections du New York Times) que l’on externalise le travail.
Certains choisissent de commencer un partenariat avec un prestataire en lui confiant la fiction adulte, où le choix est plus simple, conservant le choix des documentaires dans le giron de la bibliothèque. Après quelques mois de test, ils envisagent l’extension éventuelle du contrat. Se décharger de la constitution fastidieuse de telles listes permet aux bibliothécaires de se consacrer à l’analyse de leurs collections et au développement d’une politique d’acquisition adaptée aux besoins. Les mots du directeur commercial de Baker & Taylor, fournisseur des bibliothèques de Phoenix, vont dans ce sens : « Nous constituons un ajout à leur équipe en leur permettant de se concentrer sur ce qui fait de leur bibliothèque locale un établissement local » (« Allowing them to concentrate on what makes their local library local »).
C’est donc d’abord se donner les moyens d’élaborer et de mettre à jour régulièrement des cahiers des charges très définis pour chaque domaine (voire pour chaque établissement dans un réseau). Je crois personnellement que les bibliothécaires sont, pour la plupart, convaincus de l’utilité des plans de développement des collections, protocoles de sélection et autres corpus d’éditeurs et d’auteurs ; si, vingt ans après les travaux de Bertrand Calenge ou de Thierry Giappiconi, si peu d’établissements municipaux se sont dotés de ces outils, c’est parce que le quotidien les en a empêchés. Et je ne parle pas seulement de temps, mais d’un circuit du document qui laisse peu de place à ce travail.
A l’échelle d’un réseau, j’y vois aussi un moyen de favoriser la spécialisation, la cohérence et la variété de l’offre sans multiplier de façon ingérable les réunions d’acquisition. Une manière de résoudre le paradoxe de la « méthode Pouchol« , consistant à confier à un seul acquéreur un domaine d’acquisition sur tout un réseau, et qui tentait déjà d’harmoniser deux modèles a priori inconciliables : spécialisation/centralisation et logique de proximité.
C’est enfin et surtout, alors que le bibliothécaire est souvent son propre juge, évaluateur privilégié de l’adéquation des objectifs avec son fonds, l’occasion de permettre à l’acquéreur de prendre du recul, d’être plus critique vis-à-vis de son fonds, et d’avoir les moyens de développer un projet à son niveau, plutôt que de subir, parfois à contre-coeur, un plan de développement des collections édicté par sa hiérarchie. Je crois plus responsabilisante et plus pérenne la politique documentaire qui part de la gestion des rayons par les bibliothécaires plutôt que de la volonté du conservateur.
Une gestion du rayon plus suivie me ramène aussi à la question des fonds tournants, que la technologie RFId va de plus en plus favoriser, et qui permettraient aux réseaux de bibliothèques d’améliorer leur taux de renouvellement, de développer une nouvelle forme de richesse, par l’actualisation et le dynamisme et non plus par l’accumulation.
Au-delà de l’hypothèse ainsi brutalement formulée (je serais, finalement, assez mal placé pour défendre l’externalisation pure et simple des acquisitions), je m’interroge sur l’implication des équipes dans la mise en oeuvre d’une poldoc, et sur l’optimisation de la relation entre libraires et bibliothécaires, souvent sous-exploitée par les marchés d’acquisitions des bibliothèques.










